Main forte à bout de bras
En Suisse, la « contribution d’assistance » transforme des personnes handicapées en patronnes de leur propre vie. Épuisement, chantage affectif, vide juridique… Le journaliste Malick Reinhard révèle les récits de ces auxiliaires de vie, devenus parfois tout aussi vulnérables que leurs employeurs.
C’est une chorégraphie millimétrée, un pas de deux que je répète chaque matin au saut du lit. Il y a le bruit de la serrure de l’entrée, l’odeur du café qui infuse et cette présence, indispensable, qui me permet de tenir debout sans vraiment l’être. En Suisse, on appelle ça la « contribution d’assistance ».
Le principe est simple, presque libertaire : l’Assurance-invalidité (AI) me met à disposition un budget annuel conséquent pour maintenir ma vie à domicile et me dit : « Allez-y, devenez l’employeur de vos propres auxiliaires de vie. » On signe un contrat sur le coin de la table de la cuisine, entre un paquet de biscuits et un dossier de factures, on gère une trésorerie à cinq zéros, les bulletins de paie, les cotisations sociales, et hop, on devient patronne ou patron de sa propre survie. Tout ça, sans aucune formation en la matière.

🛡️ Des boucliers à sens unique…
Pour celle ou celui qui découvre le modèle helvétique, libéral jusqu’à la moelle, le système peut sembler idyllique. C’est l’autodétermination poussée à son paroxysme : finies les institutions froides et le défilé de soignantes et soignants anonymes à heures fixes. C’est vous qui choisissez, vous qui recrutez. Et l'État vous en donne (partiellement) les moyens financiers.
Mais, derrière cette émancipation magnifique se cache un contrat aussi tacite que léonin, dont personne ne peut anticiper les petits caractères. Dès que l’auxiliaire franchit mon paillasson, celle ou celui-ci entre dans un trou noir juridique : celui de l’article 2 de la loi fédérale sur le travail (LTr), qui exclut les ménages privés de presque toute protection. Ici, l’inspection du travail n’a pas son mot à dire ; la sphère privée est un royaume dont les lois s’arrêtent à la porte.
💡 C’est quoi, la « contribution d’assistance » ?
Introduite en 2012, cette prestation de l’assurance-invalidité (AI) suisse vise à favoriser l’autonomie des personnes en situation de handicap en leur permettant de vivre chez elles plutôt qu’en institution.
🛠️ Le principe : l’employeur-particulier
Contrairement au système classique où l'on fait appel à une agence de soins à domicile, ici, c’est la personne handicapée qui devient légalement l’employeuse directe de ses propres auxiliaires de vie. L'AI finance les postes uniquement.
- Mission : La personne bénéficiaire recrute, signe les contrats, gère les plannings et paie les salaires.
- Responsabilité : Elle doit s'acquitter des cotisations sociales (AVS, LAA) et respecter le droit du travail.
💰 Les chiffres clés (en 2026)
- 35,50 CHF (39 euros environ) / heure : C'est le montant forfaitaire versé par l'AI — il n’est pas discutable. Ce tarif doit couvrir le salaire brut, les vacances et toutes les charges patronales.
- ~26,00 CHF (28,5 euros environ) / heure : C'est, en moyenne, le salaire brut restant pour l'assistante ou l'assistant après déduction des charges.
- 1 500 CHF (1 645 euros environ) : C'est l'enveloppe maximale accordée tous les trois ans par l'AI pour obtenir des conseils en gestion et en ressources humaines — seulement si la personne bénéficiaire la sollicite proactivement.
⚖️ Le statut juridique : la zone grise
Les auxiliaires engagés par des particuliers sont régis par le Code des obligations (CO) et des contrats-types cantonaux. Cependant, elles et ils sont exclus de la loi fédérale sur le travail (LTr).
- Conséquence : Pas de contrôle de l'inspection du travail au domicile et des protections très limitées en matière de santé et de durée du repos.
Le système a pourtant prévu ses propres garde-fous, mais ils sont à sens unique. Si ma vie déraille, j’ai des remparts : une poignée d’associations spécialisées font office de boucliers institutionnels. C’est parfois précaire, pas toujours d’une fiabilité absolue, mais ce sont des ressources identifiées, prêtes à dégainer le conseil juridique pour protéger mon droit à l’autonomie.
🪞 … et des miroirs sans tain
Mais le miroir est sans tain. Si la tension monte, si je deviens — par épuisement, par détresse ou par pur arbitraire — une employeuse ou un employeur maltraitant, mon auxiliaire se retrouve face à un vide sidéral. Pour l’assistante ou l’assistant, il n’y a pas de permanence téléphonique dédiée, juste le silence d’un salon transformé en zone de non-droit.
Pourtant, ce n’est pas qu’une histoire de précarité subie. Dans les couloirs des centres de soins classiques, beaucoup de professionnels diplômés étouffent. Elles et ils fuient le minutage absurde des interventions, ce chronomètre qui dicte le temps d’une toilette ou d’une confidence. Ces personnes font le choix délibéré de mon salon pour retrouver le sens de leur métier : la relation humaine brute, sans intermédiaire. Elles et ils troquent la sécurité d’une structure contre la liberté d’un lien unique, acceptant l’insécurité financière pour échapper à l’épuisement d’un système institutionnel devenu une machine à soigner sans âme.

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De l’autre côté du miroir, un tantinet dans la nuance, l’employeuse ou l’employeur n’est pas forcément un individu machiavélique. Imaginez qu’on vous jette les clés d’une PME, alors que vous dépensez déjà toute votre énergie pour simplement tenir votre fourchette. Du jour au lendemain, vous devez jongler avec l’assurance-vieillesse et survivants (AVS), l’assurance-accidents (LAA), les fiches de paie et les méandres du contrat-type de travail (CTT) cantonal. L’État vous bombarde responsable des ressources humaines sans vous donner le moindre manuel de bord. Quand la loi n’est pas respectée, c’est rarement par volonté de nuire ; c’est le cri de détresse de celle ou celui qui se noie sous une paperasse administrative dont elle ou il n’a jamais demandé la charge.
Et le système suisse crée, probablement malgré lui, une faille béante. En fixant un tarif à 35,50 francs bruts de l’heure (39 euros environ) — charges sociales et assurances incluses — il force un équilibre impossible. Une fois le salaire net versé, il ne reste presque rien pour assurer l’imprévu, le matériel de sécurité ou la formation. On se retrouve donc avec des auxiliaire de vie sans formation adéquate, face à un salaire minimal et à une responsabilité pharamineuse.

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Pour percer l’épais rideau de velours de ces intérieurs helvétiques, il a fallu patiemment recueillir les confidences de celles et ceux que l’on finit par ne plus voir à force de trop les côtoyer. Elles et ils sont les complices de nos matins, mais les parias de nos lois sociales. J’ai écouté quelques unes et quelques uns de ces auxiliaires de vie qui ont un jour cru à la magie d’un job « humain » avant de réaliser qu’elles et ils étaient les fusibles d’un circuit sans disjoncteur. Leurs récits ne sont pas des attaques personnelles contre les personnes aidées, mais le diagnostic d’une mécanique qui finit par consumer ses propres artisanes et artisans. Deux d’entre elles ont accepté de me livrer leur témoignage. Voici leurs histoires…
🗺️ Et ailleurs ?
Ailleurs, on a tenté de sortir du brouillard autrement. En France, le chèque emploi service universel (CESU) s’adosse à une convention collective nationale qui garantit des salaires minimaux par échelon, une médecine du travail obligatoire et un accès réel au Compte personnel de formation (CPF). En Belgique, le système privilégie les services agréés, plaçant un écran protecteur entre le domicile et le marché de l’emploi pour assurer la sécurité sociale de l’aidant. Même au Québec, si le dispositif fait grincer des dents, la recherche académique y est foisonnante, documentant précisément les exclusions sur les heures supplémentaires ou l’absence de réintégration.

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En Suisse, l’absence de données est d’ailleurs le plus beau des silences administratifs. On ne sait pas combien d’auxiliaires finissent par craquer, combien de hernies discales se soignent dans l’indifférence des bureaux de l’AI. C’est une économie invisible qui repose sur un dévouement que l’on finit par exploiter par omission. On se gargarise d’autonomie, mais on oublie que pour qu’une personne handicapée vive dignement, il faut que l’assistante ou l’assistant qui l’épaule ne soit pas sur le siège éjectable d’un projet trop radin pour protéger ses travailleuses et travailleurs.
Queen – I Want To Break Free
🏠 La loi du paillasson
Le dénouement de ces récits est presque toujours identique : un départ dans l’indifférence générale, sans médiation formelle accessible, sans protection réelle. On laisse les auxiliaires sur le carreau, avec pour seul bagage une santé entamée et aucune garantie. C’est le prix secret de l'autonomie, une facture que la collectivité refuse obstinément de regarder en face, préférant laisser les individus porter seuls le poids de la solidarité nationale.
Je repense à ma chorégraphie du matin, à ces mains qui m’aident à être moi-même. L’autodétermination est une victoire essentielle, mais elle ne doit pas être une machine à broyer de l’humain en secret. Tant que nous signerons des contrats sur le coin d’une table, un biscuit entre les dents, sans que la loi ne franchisse le paillasson, l’assistance restera cette double vulnérabilité. Car, si l’on en croit cette « loi du paillasson », à force de rogner sur le cadre de celles et ceux qui assurent le mouvement, le bel idéal de l’autonomie finit irrémédiablement par rouler sur la jante.
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