Rêve-de-chaussée
La nuit, le fauteuil de Malick Reinhard s’évapore par « flemme cognitive ». En rêvant debout par mimétisme, il prouve que le handicap naît d’abord de la friction avec le réel : les obstacles physiques. Une plongée onirique dans un inconscient sans obstacles.
Le premier animal que je vois chaque matin, avant même d’avoir les idées claires, c’est lui : mon fauteuil roulant. Il m’attend là, sagement, au pied du lit, avec la fidélité d’un bouvier fait de tubes d’aluminium et de carbone. Dans la pénombre de la chambre, sa silhouette est aussi familière que celle d’une vieille paire de Jordan usées. Pour quitter mes draps, il va falloir que l’on me hisse, me transfère, afin de pouvoir rouler, simplement. Ici, la mécanique du matin reprend son cours, comme chaque jour.
Pourtant, il y a encore cinq minutes, dans les limbes cotonneux de mon sommeil paradoxal, cet engin n’existait tout simplement pas. Il ne s’était pas évaporé par magie, non. Il était juste devenu inutile, rayé du décor par un scénariste négligent. La nuit, mon fauteuil disparaît, non pas parce que je suis « guéri » (je ne suis d’ailleurs pas malade), mais parce que le film qui se joue dans ma tête n’a aucun budget pour les accessoires superflus.

🌟 Un corps onirique
C’est un phénomène curieux, presque décevant pour celles et ceux qui voudraient y voir un fantasme de rédemption. Je ne rêve pas de courir des marathons, cheveux au vent, sur une plage californienne. Je ne me vois pas faire des claquettes. Dans mes songes, je me déplace, point barre. Je vais d’un point A à un point B sans que la question du « comment » ne se pose jamais. C’est une ellipse narrative formidablement banale.
Là-bas, dans ce théâtre nocturne, mon corps est fonctionnel par défaut. Il n’est pas « réparé » ; il n’a juste rien à résoudre. Si je dois ouvrir une porte, je l’ouvre. Si je dois attraper un verre en haut d’une étagère, je l’attrape. Si je dois me gratter le séant… La gravité et la faiblesse musculaire, ces deux vieilles copines rabat-joie, sont restées à la porte du club, recalées par le videur.

À lire aussi…
🎭 Comme un accessoire en coulisses
Ce qui est fascinant, c’est l’économie de moyens de mon inconscient. Le fauteuil n’apparaît que si le scénario l’exige absolument. Si le rêve construit une situation de blocage, une impasse architecturale précise, alors, pouf, il se matérialise. Il revient comme un accessoire de théâtre qu’on sort en urgence des coulisses parce que le script le demande. Mais soyons honnêtes : ça n’arrive pratiquement jamais.
Mais ne vous y trompez pas, je ne me réveille jamais avec la nostalgie d’un corps « valide » que je n’ai, de toute façon, jamais vraiment pratiqué. Ce n’est pas une projection revancharde de moi-même. C’est beaucoup plus terre à terre, presque statistique. Notre cerveau est une machine à modéliser, et il est surtout, disons-le, un immense conformiste.

À lire aussi…
Au quotidien, je vis immergé dans une marée de bipèdes. Mes collègues, mes potes, les passantes et les passants qui me surplombent dans la rue, ou qui m'infantilisent : Ces personnes-là se tiennent toutes — plus ou moins — debout. Mon cerveau endormi, cette éponge à données, fait alors ce que font tous les réseaux de neurones un peu paresseux : il reproduit ce qu’il voit le plus souvent. Et ce qu’il voit, c’est la verticalité.
Alors, par mimétisme pur, par flemme cognitive, il me projette debout. Pas pour me faire plaisir, mais parce que c’est la norme visuelle de son catalogue d’images. Je suis une anomalie statistique dans mon propre quotidien ; alors, la nuit, mon inconscient lisse les courbes, gomme la différence et me fond dans la masse. C’est du socialisme neuronal.
Le vertige de ces nuits sans roues est là : elles révèlent, avec une lucidité implacable, que mon handicap est avant tout contextuel. Dans ma tête, il n’existe qu’en réaction à un obstacle. Quand le décor onirique est fluide, quand le monde est lisse, le fauteuil n’a aucune raison d’être.
Les modèles de « production du handicap »
Le handicap est vu comme un problème individuel, directement lié à la condition physique ou mentale de la personne, qui nécessite un traitement ou une guérison ; elle doit être « réparée » pour s'aligner sur la norme. C'est aujourd'hui le modèle de pensée majoritaire dans nos sociétés occidentales.
Le handicap est le résultat des barrières sociétales et environnementales qui limitent l'accès et la participation des personnes ayant des déficiences physiques, sensorielles, intellectuelles et/ou psychiques. C'est notamment le modèle de pensée dominant dans les mouvements militants du handicap.
Il s'agit d'un modèle, introduit par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) avec la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF). Il intègre des éléments des modèles médical et social. Selon ce modèle, le handicap est un juste milieu entre « un problème individuel » et « le résultat des barrières sociétales et environnementales ».
Le handicap est abordé sous l'angle des Droits de la personne, où les principales préoccupations sont l'égalité des droits et la non-discrimination, peu importe la véritable nature de celui-ci. C'est ainsi le modèle de pensée qu'utilise la plupart des associations de défense des droits des personnes handicapées pour mener leurs actions.
☺️ Une utopie fonctionnelle
C’est une démonstration par l’absurde de ce que les sociologues s’épuisent à rabâcher depuis des décennies. Mon sommeil a compris, possiblement bien avant les conventions de l’ONU, que le handicap est une situation construite par l’environnement, une friction entre un corps et un lieu, et non une composante irréductible de mon existence.
Durant six à sept heures par nuit, je vis dans l’utopie sociale ultime. Un monde où l’adaptation est si parfaite qu’elle en devient invisible. Un monde où je suis juste moi, sans préfixe médical ni adjectif qualificatif. C’est une trêve, un cessez-le-feu silencieux entre mon corps et l’espace, signé sous la couette.
Tom Fire feat. MC Solaar – Marche ou Rêve
🏳️ Fin de la trêve
Puis, le réveil sonne. La trêve, ce rêve, s’achève. J’ouvre alors les yeux, et il est toujours là, fidèle au poste : mon bouvier en aluminium. Le décor est redevenu tangible, les murs se sont rapprochés. Il est temps de se lever — ou plutôt de « se transférer » — et de reprendre le rôle que la réalité m’a écrit.
Il est huit heures, je retrouve mon assise. La nuit ne m’a pas « réparé ». — pourquoi faire ? —, elle a juste suspendu les « contraintes », l’espace de quelques instants. Le rêve est fini, mais la démonstration est faite : ce n’est pas moi qui cloche, c’est le réveil qui n’a pas suivi. Arriverons-nous, un jour, à estomper les frontières entre mes songes et la réalité ? On peut toujours rêver.
🤩 Vous avez aimé cet article ? Un petit geste, même symbolique, aide à la pérennité de cette infolettre et rend ce rendez-vous accessible à tout le monde — car une personne sur deux vivra le handicap au cours de sa vie. Connaître ces réalités, c’est aussi garantir votre qualité de vie si, un jour, le handicap sonne à votre porte. Merci du fond du cœur pour votre soutien !

