Peur sur valide

Notre peur du handicap serait une histoire vieille de deux millions d’années. C’est la thèse qu’explore Malick Reinhard dans une enquête qui le mène de son studio radio aux bancs d’Harvard, révélant notre angoisse inconsciente de perdre le privilège de la verticalité qui a forgé notre humanité.

Peur sur valide
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N’ayez crainte, je viens en paix. Il ne sera pas question ici de la dernière polémique qui enflamme les réseaux sociaux, ni des prophéties de malheur qui saturent nos écrans à longueur de journée. Quoique. Cette semaine, on va parler de la peur. Cette vieille compagne de défense qui nous colle aux semelles, qu’elle concerne l’étranger, l’inconnue ou votre propre reflet dans le miroir. Sa racine est sempiternellement la même : un grand trou noir là où devrait se trouver la connaissance.

« Le courage consiste à dominer sa peur, non pas à ne pas avoir peur », écrivait l’ancien président français François Mitterand, en 1995, juste avant de tirer sa révérence. Quatre ans plus tard, Patrice Lepage, un autre Français, écrivain, berger et poète (dans cet ordre-ci), jouait les trouble-fêtes : « La peur n’alimente qu’elle-même. Alors, n’ayons pas peur ! » C’est entendu : même sans télescopeur de sémantique, la peur, ça fout les jetons.

Deux fillettes, jumelles, aux visages fermés, vêtues de robes bleues identiques, se tiennent par la main dans un couloir étroit aux murs tapissés de fleurs, l’une debout et l’autre assise dans un fauteuil roulant manuel. En bas à gauche de l’image, une petite mention en texte blanc indique « Ceci est une parodie. »
Gemini (Nano Banana) : "Girls inspired by the twins from 'The Shining' in a long retro corridor of the Overlook Hotel, floral wallpaper, cold light, one standing and the other sitting in a wheelchair, identical blue dresses and white socks, reminiscent of a 1980s horror film."

🗽 Une vraie statue vivante

Ma dernière sueur froide remonte à la semaine dernière. Je préparais une chronique radio avec des mômes dont la moyenne d’âge ne dépasse pas dix ans — « et demi, s’il vous plaît », m’a rectifié Keyaan avec le sérieux d’un notaire. Dans la lumière rouge du studio, avant même de m’inquiéter du script, je me suis demandé ce que ces gamines et gamins des quatre coins de la région allaient penser de mon image. Celle d’un myopathe figé, au langage non-verbal quasi inexistant. Une statue vivante. Une vraie.

Vont-ils me poser des questions ? Probablement pas. Les convenances sociales, ce ciment qui nous étouffe déjà à cet âge-là, ne le permettent pas. Faut-il les prévenir en amont, envoyer un avertissement à leurs parents, comme sur un paquet de cigarettes ? « Handicapé tue ». Mauvaise idée. Ce serait marginaliser encore davantage la situation. Mais au fond de moi, la certitude est là : devant ce « ça » inerte, assis, figé et inattendu, ils vont avoir les chocottes.

Car, on ne va pas se mentir : quand on imagine une personne au téléphone, ou par courriel, on l’imagine rarement « clouée dans un fauteuil », pour reprendre cette expression idiomatique que bien trop de mes collègues utilisent et qui a le don de m’agacer. Le patronyme, la voix, la profession construisent spontanément et inéluctablement l'image mentale d'une personne bien ancrée sur ses deux jambes.

Rencontrer une nouvelle personne : pourquoi ne l’imagine-t-on jamais en fauteuil roulant ?
Lorsque l’on rencontre une nouvelle personne, jamais, ô grand jamais, on ne l’imagine handicapée. Malick Reinhard décortique cette « présomption de validité » qui provoque un véritable crash lorsque la réalité de son fauteuil roulant s’impose à ses interlocutrices et interlocuteurs.

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Et puis, le choc de la rencontre passé, reste le mode d’emploi. La mécanique sociale se grippe. Faut-il lui serrer la main ? Va-t-il vraiment me comprendre, malgré son fauteuil roulant ? Et si je faisais une gaffe ? C’est le début de l’escalade. Une question sans réponse en entraîne dix autres. C’est une arborescence cognitive qui finit immanquablement par le même fruit pourri : la peur de l’inconnu.

🤨 L’« étrange étrangeté »

Mais d’où vient cette terreur atavique ? Pourquoi un corps assis effraie-t-il autant un corps debout ? Comme l’analyse l’anthropologue Henri-Jacques Stiker, déjà apparu plusieurs fois dans ces colonnes, nos sociétés ont toujours eu du mal à se confronter à l’infirmité, car elle représente « une a-normalité qui permet de donner corps à la normalité ». Pour nous rassurer sur notre propre condition, nous avons besoin d’exclure ce qui en diffère.

Il y a d’ailleurs une hiérarchie cruelle dans cette acceptation. D’un côté, le handicap acquis — l’accident, la vieillesse. Celui-là, on le tolère car on s’y projette : « Ça pourrait être moi. » De l’autre, le handicap congénital, celui de naissance. Celui-là réveille, selon Henri-Jacques Stiker, des peurs bien plus enfouies : il est perçu comme une erreur fondamentale de la nature, une « étrange étrangeté » qui menace l’ordre établi.

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💥 Une étincelle originelle

Si l’on creuse encore plus loin, jusqu’à l’os de notre anthropologie, cette peur remonterait à un basculement opéré il y a près de deux millions d’années avec Homo erectus : la verticalité. Selon l'Histoire, se lever a été notre premier acte de rébellion contre le règne animal. C’est cette posture qui aurait libéré nos mains, permis de façonner des outils et, surtout, de « maîtriser le feu ».

C’est ici que la science rejoint le symbole. J’ai voulu en avoir le cœur net, alors j’ai jeté une bouteille à la mer numérique en direction de Harvard, à l’attention de l'anthropologue et primatologue britannique Richard Wrangham, père de la Cooking Hypothesis (l'« hypothèse culinaire »). À ma grande surprise, sa réponse a popé dans ma boîte de réception juste avant le bouclage de ce papier :

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En résumé : être debout aurait permis de cuire, cuire aurait permis de penser. Perdre sa verticalité, ce serait donc, dans les tréfonds de notre cortex, risquer de redescendre de l’échelle, de perdre ce qui fait de nous des Humains à part entière. Comme le suggère le primatologue, notre biologie est intimement liée à cette maîtrise de l’élément ; renoncer à la station debout, c’est symboliquement renoncer au feu. Et, ainsi, à l’humanité.

Juniore – Panique

😳 Elle a bon dos, l’évolution

Mais calmez-vous, chères et chers amis antispécistes, il ne s’agit là, à aucun moment, d’une apologie du filet de bœuf Wagyu japonais, mais d’une tentative d’explication de nos tripes. Une tentative. Cette crainte serait « incontrôlable », logée dans le cerveau limbique. Voir quelqu’un qui ne peut pas se tenir debout, c’est ainsi voir un miroir brisé de notre propre évolution. C’est la hantise inavouée de la régression. C’est en tout cas ce qu'affirme Richard Wrangham.

Et Keyaan, dans tout ça ? Une fois le micro coupé, il ne s’est pas enfui en hurlant devant le monstre assis que je suis. Assis, lui aussi, au milieu du studio, il a maladroitement ajusté son casque trop grand et m’a demandé si je préférais jouer à Minecraft ou Roblox. J'ai répondu Minecraft ; il m’a dit que c’était « normal », car je suis « un peu vieux, quand même ». Comme quoi, l’évolution a parfois bon dos.


Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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