La Paraplaylist #1
Et si le handicap était un moteur de création ? De Black Sabbath à Billie Eilish, en passant par les Beach Boys, de nombreux artistes ont fait de leur déficience une signature sonore. Malick Reinhard explore ces histoires méconnues dans une première « Paraplaylist ».
Dans une autre vie, avant que mon métier ne devienne un inventaire à la Prévert de termes médicaux, je ne parlais que de musique. C’était mon quotidien, ma drogue, mon «journalisme d’avant ». J’écumais les salles de concert, je décortiquais des riffs et je débattais de la texture d’une caisse claire ou d’un sample avec le sérieux d’un théologien. Et puis, j’ai troqué les backstages pour les labos, les festivals pour les institutions spécialisées, et mon vocabulaire s’est enrichi de mots barbares, comme « inhibiteurs de la pompe à protons », « adrénoleucodystrophie » ou « processus de production du handicap ».
Le problème, quand on écrit sur le handicap, la science et la santé, c’est qu’on finit par croire que ces mondes sont hermétiques, aseptisés, tristes à mourir. On en oublierait presque que le corps, avec ou sans handicap, reste le premier instrument de musique. Alors, pour réconcilier mes deux vies, j’ai cherché ces moments où l’accident, la maladie ou la malformation n’ont pas été des obstacles à « surmonter » — ce récit héroïque qui fatigue — mais des contraintes techniques pures qui ont, littéralement, sculpté une partie l’histoire de la pop culture.
Dans la lignée de « Handic' & chill », que vous connaissez peut-être déjà, je vous propose « La Paraplaylist » : une sélection ponctuelle d’artistes, célèbres ou confidentiels, qui composent avec un handicap — connu ou moins connu.

🤘 Tony Iommi (Black Sabbath)
Le Heavy Metal est un accident du travail
L’histoire est connue, mais on en sous-estime souvent la portée industrielle. Birmingham, ville grise, usine de métallurgie. Tony Iommi, 17 ans, laisse le bout de deux doigts de sa main droite sous une presse hydraulique. Fin de carrière ? Pas pour ce bricoleur qui se fabrique des prothèses avec du plastique fondu et de vieux bouts de cuir. Sauf que, voilà : appuyer sur des cordes standard avec des moignons protégés par du plastique, ça fait un mal de chien.
Pour survivre à la douleur, Tony Iommi a dû tricher. Il a détendu ses cordes au maximum, les accordant bien plus bas que la norme (en do dièse). Le résultat, c’est ce son baveux, lourd, sinistre et vibrant, qui semble sortir des entrailles des enfers, parce que les cordes sont trop molles pour sonner clair. Sans ces deux phalanges égarées, Black Sabbath aurait sans doute fait du blues rock oubliable. Le heavy metal n’est donc pas né d’une volonté de puissance, mais d’une adaptation ergonomique bien pensée.
Black Sabbath – Headless Cross
🚌 Brian Wilson (The Beach Boys)
Le génie en mono
On résume souvent la fin de carrière de Brian Wilson à sa santé mentale : la détérioration à la fin des années 60, la réclusion, les excès, puis cette relation toxique avec le Docteur Landy. Tout ce mythe du génie torturé a fini par gommer une infirmité plus prosaïque, présente bien avant le naufrage des Beach Boys : Brian Wilson était sourd de l’oreille droite et ne percevait pas la stéréo. Le panoramique gauche-droite, pour lui, c’était de la science-fiction. Cela ne l’empêchera pas, pourtant, d’avoir l’oreille absolue et de composer quelques-uns des titres les plus entêtants de la pop culture estivale.
C’est d’ailleurs en raison de sa cophose qu’il a mixé l’album Pet Sounds (1966) en mono. Incapable d’étaler les instruments dans l’espace, il a dû les empiler les uns sur les autres, au centre, créant ce fameux « mur de son » d’une densité folle. Là où les Beatles jouaient au ping-pong avec nos oreilles, les Beach Boys construisaient des cathédrales sonores en 2D. Le handicap de Brian Wilson a alors forcé une compression orchestrale qui a défini la pop baroque. Il n’entendait que la moitié du monde, alors il l’a rempli deux fois plus.
The Beach Boys – Wouldn’t It Be Nice
⚡ Billie Eilish
D'un glitch neurologique
Saut dans le présent avec l’icône d’une génération qui ne cache plus ses failles. Billie Eilish a le syndrome de Gilles de La Tourette. Si elle contient ses tics vocaux et moteurs en interview ou sur scène au prix d’une fatigue intense, il est fascinant de voir — ou plutôt d’entendre — comment sa musique a digéré sa neurologie. Avec son frère Finneas, elle a bâti une esthétique du « glitch », de la rupture, du son qui saute et qui surprend.
Bien sûr, attention à ne pas tomber dans la surinterprétation journalistique — nous sommes les meilleurs pour donner du sens là où il n’y a parfois que du hasard. Mais écouter ses productions, c’est tout de même découvrir une pop anxieuse, saccadée, pleine de microséismes et de textures qui grattent. Comme si l’électricité qui court-circuite parfois ses synapses avait trouvé un chemin vers la table de mixage, transformant une contrainte nerveuse en texture sonore ultramoderne. Duh…
Billie Eilish – bad guy
🪩 Stevie Wonder
La cécité pour partition
Si Billie Eilish incarne le glitch, Stevie Wonder incarne l'indépendance absolue. On a coutume de s’extasier devant le génie aveugle qui trouve ses touches sans les voir, comme si c’était un tour de magie. C’est une erreur d’analyse qui frôle l’insulte. Si Stevie a révolutionné la soul dans les années 70, ce n’est pas par grâce divine, mais par frustration logistique. Être aveugle, c’est dépendre des autres : d’un chef d’orchestre, de musiciens de studio qu’il faut briefer, guider, corriger. Un enfer sensoriel quand on a tout dans la tête.
Alors, Stevie a viré tout le monde. Il s’est enfermé avec Tonto, ce synthétiseur gargantuesque. Parce que la machine, elle, pour l’instant, obéit au doigt et à l’œil — ou plutôt au doigt et à l’oreille. Le son chaud, plastique et cosmique de l'album Innervisions (1973), c’est le son de son indépendance. Le synthé lui a offert le don d’ubiquité : être à la basse, aux cuivres et aux nappes en même temps, sans avoir besoin de demander la permission ou l’aide à quiconque.
Stevie Wonder – Higher Ground
🎹 Robert Wyatt
Vibrations statiques
On termine avec un patron de la mélancolie. Robert Wyatt fut un batteur de jazz-rock furieux, un agité des membres. Et puis, en 1973, il y a eu cette fenêtre du quatrième étage, la chute, et la paraplégie. Fini la batterie, fini la dépense physique ; Robert a dû réinventer sa manière d’être au monde et à la musique. De cette immobilité est né Rock Bottom (1974), un chef-d'œuvre aquatique, flottant, long comme une track de jazz, débarrassé de toute démonstration de force virile. Sa voix est devenue nue, fragile, perchée dans les aigus. Il a transformé sa nouvelle identité en une esthétique de la vulnérabilité radicale.
Alors, en l’écoutant aujourd’hui, on se dit que c’est peut-être ça, le secret : accepter que l’on ne soit pas obligé de revenir obligatoirement au « monde d’avant », celui des riffs et des backstages. Car, parler d’adrénoleucodystrophie n’empêche en rien quelques sorties de piste musicale, de temps à autre.
Robert Wyatt – Sea Song