Voyage au bout de l'ennui
Malgré une réservation en bonne et due forme, Malick Reinhard reste cloué sur le quai de la gare, faute d’assistance de la compagnie de transport. Entre ironie et désarroi, il raconte ces humiliations dans un système ferroviaire où l'accessibilité reste un vœu pieux malgré les obligations légales.

⏲️ Vous n’avez que 30 secondes ?
Ce jeudi de mars, je devais me rendre à Zurich pour un rendez-vous professionnel important. Comme l'exige la procédure des Chemins de fer fédéraux (CFF) pour les personnes en situation de handicap, j'avais réservé mon assistance plus d'une heure à l'avance.
À 12h03, sur le quai 3 de la gare de Lausanne, je me retrouve seul face au monte-charge verrouillé. Aucun agent en gilet orange "Assistance" n'apparaît. Le train part sans moi, rendant impossible mon déplacement de 227 kilomètres. La hotline handicap des CFF m'informe qu'aucune solution ne peut être proposée avant une heure.
Cette situation illustre une réalité persistante : malgré la Loi sur l'égalité pour les personnes handicapées (LHand) qui imposait l'accessibilité des transports publics fin 2023, les CFF admettent que la mise en conformité totale n'interviendra pas avant 2037 — soit 33 ans après l'entrée en vigueur de la loi.

C’est une histoire ferroviaire qui se raconte avec le rictus au bout des lèvres. Avec le « tss… » du mépris, le « pff… » du ras-le-bol » et le « b'warf » du dégout. Un bien mauvais roman de gare (c’est peut-être un pléonasme ?) vécu, puis écrit, sous le soleil de mars. Timide, par instants, il se soustrait aux stratus. Puis revient, soudain.
Dans ce contraste terne et thermique, ma voisine de droite se serre encore dans un blouson en cuir qui ferait pâlir tout végane qui se respecte, tandis que mon camarade de gauche, lui, frime déjà avec sa chemise en lin lignée et ses sandales à lanières que les plus puristes — souvent les mêmes véganes — appelleraient plutôt « Birckenstock ».

🛣️ À 227 kilomètres de là…
Au milieu, juste au centre, pour ma part, ce sera chemise blanche et chaussures accordées. Dans quelques instants, je suis attendu à 227 kilomètres de là. Dans la Zurich internationale. Rendez-vous de travail programmé depuis moult semaines, je regrette un peu moins ce vêtement salissant que j’ai su préserver toute la journée.
Mon départ est prévu à 12h04, et, presque instinctivement, je jette rapidement un œil à mon smartphone. Comme pour me rassurer. Toute personne en situation de handicap saura que, dans une gare, sans avoir demandé préalablement l’aide des Chemins de fer fédéraux, les CFF (notre compagnie nationale ferroviaire), elle n’atteindra jamais sa destination. Particulièrement lorsque le trajet est conséquent. Mais, ma boîte d’envois est formelle. Il y a un peu plus de 24 heures, à 11h32, les CFF ont reçu ma demande d’assistance. Heure de départ, heure d’arrivée, correspondances, classe de voyage, toutes les informations sont maintenant en leur possession.
En ce jeudi, le soleil a beau être timide, lorsqu’il laisse pointer ses rayons, sa chaleur n’a pas trop de mal à transpercer ma tenue des moyennes occasions. Heureusement, dans le hall de la gare de Lausanne, le frais sort vainqueur et vient nous apaiser. Un courant d’air souffle par ici, un autre par là. Il ferait presque bon vivre dans la cohue du bâtiment Art nouveau de la capitale olympique.

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🚅 « Entrée en gare de l’Inter-City 5… »
Carole, la voix des CFF, m’informe qu’il est temps de rejoindre mon point de rendez-vous. « Entrée en gare de l’Inter-City 5, direction Yverdon, Berne, Zurich, Saint-Gall. Voie 3. » Quel soulagement ! J’ai réservé juste. Je sais à quel point une demande d’assistance erronée ne saura être résolue dans les sept minutes qui me séparent du départ de mon train. Pour toutes sollicitations de la sorte, il faudra réserver au minimum une heure à l’avance. Sans quoi, personne ne sera présente pour assurer l’embarquement ou le débarquement de « la chaise roulante ».
Tout se passe à merveille. Voilà quatre minutes que je me suis sagement installé en parallèle du monte-charge jaune soleil (encore lui) estampillé « PMR », pour « personne à mobilité réduite ». Il reste donc trois minutes pour préparer l’engin, m’installer en son centre et me placer en queue de wagon — il n’y a qu’ici que les deux premiers sièges seront remplacés par des strapontins, permettant ainsi que je me positionne avec mon fauteuil roulant. Et mon auxiliaire de vie, sur ce coup, ne pourra pas m’être d’une grande aide ; le monte-charge est solidement cadenassé au pilier du quai, dans l’attente désespérée d’un passe-partout d’assistance prêt à le délivrer.

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🚦 I gang nöd uf Züri
12h03. Sur le quai, pratiquement plus un chat. Tout le monde, ou presque, est désormais installé dans les différentes voitures de l’Alstom vieillissant. Seul un technocrate en costume-cravate s’empresse de sauter dans la première classe. Et moi. Toujours en tête à tête avec un monte-charge. On a connu mieux comme date. Le chef de train, également, semble prêt au départ. Et je me retrouve impuissant sous le panneau handicap du quai. Les aiguilles de la Mondaine semblent catégoriques : le train, « mon » train, partira dans une minute. Et, ici, sur le bitume, toujours personne. Pas de gilet orange « Assistance » à l’horizon. Le « Zugchef » (le chef de train, en suisse-allemand) siffle, les portes claquent, le moteur vrombit, mon ventre se tord. Je n’irai pas à Zurich. I gang nöd uf Züri !
Fin 2023 marquait l’échéance légale pour rendre accessibles les transports publics suisses aux personnes handicapées. En 2025, 540 gares sur 1800, et deux tiers des 23 000 arrêts de bus et trams, ne respectent toujours pas la Loi sur l'égalité pour les personnes handicapées (LHand). Si les CFF affirment que 75% de leur clientèle peut voyager de manière autonome, ils admettent que la mise en conformité totale des gares et trains n’interviendra pas avant 2037 — soit 14 ans après le délai légal et 33 ans après l’entrée en vigueur de la loi de 2004.
D’habitude plus enclin au carpe diem, dans les sous-sols de la gare, je peste. Et, allez savoir pourquoi, mon cortex m’inflige la mélodie d’un de ces vieux titres, chantés par Richard Anthony. « Et j’entends siffler le train… et j’entends siffler le train… » Avec pour seul outil mon smartphone — celui-là même qui m’a assuré, il y a quelques minutes, que je partirai —, j’appelle immédiatement la ligne handicap des CFF.
Au bout du fil, inexistant, j’explique la situation. Je demande des explications. Des solutions, aussi. Mais, rien à faire, on me répond, dans un français fédéral (c’est-à-dire une personne non francophone, généralement germanophone, qui parle un français minimal) : « Désolé, Madame, avant une heure de temps plus tard, nous, on pourra rien faire… » En bon helvète, biberonné au civisme, je me retrouve encore à remercier la dame de m’avoir renseigné… avant de lui lancer un chaleureux « Bonne journée à vous, Monsieur ! »

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Décidément, à défaut d’une assistance, j’ai rendez-vous avec l’impuissance. Rien à faire. Aucun plan B ; même dans le meilleur des cas, je ne saurais arriver dans la Zurich internationale. Il va falloir convenir d’un nouveau rendez-vous, annuler l’assistance de mon retour initialement prévu en gare de Zurich, m’excuser à la place d’un service public. Et assumer l’injustice. Assumer cette réalité. Notre loi sur les droits des personnes en situation de handicap n’a pas été respectée. Une fois de plus.
Alors, dans la résilience des grands jours, avec le fameux cellulaire devant moi et le dépit à l’intérieur, je finis par me résoudre à y faire face: « Chères et chers collègues, mon train de 12h04 est bien arrivé en gare. Ceci dit, me voilà bien embêté… »