Philo'phobie de comptoir
Pour Greg, l’équation est formelle : le handicap de Malick Reinhard lui interdit le bonheur. Le journaliste raconte ce dîner, où son épanouissement est devenu une anomalie insupportable pour un convive incapable d’envisager qu’on puisse aimer sa vie sur quatre roues.
J’ai beau avoir fait le choix de ne pas boire une seule goutte d’alcool, ma tétraplégie semble me conférer, de fait, cette prédisposition à attirer les discussions de comptoir. Celles que l’on a, normalement, le coude collé au zinc, à une heure indue, quand le vernis social a fondu depuis longtemps et que les âmes s’épanchent.
Sauf que le comptoir, c’est souvent une table de dîner. Et le client éméché, c’est un convive que le houblon, ou le cépage, a soudainement désinhibé. Assez pour se sentir légitimé à me poser, sans filtre, toutes les questions que la sobriété retient. Des questions sur ma vie de « handicapé », bien sûr. Mais plus souvent qu’à leur tour, cela devient un déversoir pour leurs propres angoisses, en miroir de la mienne.

☺️ Une table, du vin… et un peu de bonheur
L'autre soir, le décor était planté. Une table, du vin qui coulait à flots, beaucoup trop de vin. De la nourriture sur la table, beaucoup trop de nourriture. Une de ces scènes d'abondance un peu collante de fin de repas. Et puis, au milieu de ce décor, il y avait Greg. Greg, c'est un physique, d’abord. Carré d'épaules, presque taillé à la serpe. Cheveux noirs, lunettes carrées… noires, qui lui mangent la moitié du visage. Le genre de type qui a l'air d'avoir été dessiné d'un seul bloc.
Mais Greg, c’est surtout une voix. Une voix que vous connaissez. Le genre de timbre posé, artificiellement bas, que vous entendez dans une publicité française pour une assurance auto, juste avant le jingle final — « Autoplus… Au revoir les malus ! ». La voix off qui vous débite les conditions générales d’un jeu-concours à une vitesse suspecte, en s’assurant que vous n’y compreniez rien. Voilà, Greg, lui, parle exactement comme ça. L'alcool, heureusement, l'amène à ralentir un peu.
Ce soir-là, la voix de Greg avait décidé que j'étais le sujet principal. Le vin aidant, le voilà qui cale ses lunettes carrées sur son nez et me fixe. Je le sens venir, le regard. Celui de l'entomologiste découvrant un spécimen rare, une sorte de coléoptère qu'on n'attendait pas dans ce biotope, et qu'il faut absolument épingler. Un Tetraplegica. Infra-classe Immobilis, paraît-il.

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La discussion a roulé, a glissé sur la politique, la météo, et a fini par atterrir, comme toujours, au cœur du réacteur : mon handicap et mon rapport au bonheur. Ou plutôt, l’impossibilité de mon bonheur. Greg, père de deux filles de 10 et 13 ans, marié, de classe moyenne moyennement classe, ne voulait pas croire, ni même entendre, que je pourrais être potentiellement plus heureux que lui. « T’es heureux dans la vie ? », m’a-t-il demandé. « Clairement ! Je suis heureux, oui ! Très heureux, même ! », lui ai-je répondu avec conviction.
« C’est bien », a-t-il bafouillé, péremptoire, toujours avec ce timbre de conditions générales. « Franchement, c’est bien. Tu as trouvé des mécanismes mentaux qui te permettent de ne pas souffrir de ton handicap. » Il a marqué une pause, a bu une gorgée, satisfait de sa formule. « Bravo pour ça. Respect. » Et, gauche, le verre a claqué sur la table, en guise de ponctuation.
💰 L'appel à la caution
Le diagnostic de mes terribles maux, lui aussi, est tombé sur la table — entre les verres vides et un reste de sauce refroidie. Me voilà donc psychanalysé, scanographié entre la poire et le fromage. Mon bonheur n’était pas un état, mais une ruse. Une construction habile de mon psychisme pour masquer une souffrance obligatoire. Greg, lui, avait tout vu. Moi, crédule, profane de la normalité, j’étais bien sûr dans le déni de toute la souffrance que m’inflige ma déficience. Alors, j’ai insisté : « Je te remercie, mais je suis sincèrement très heureux dans la vie — peut-être plus que certaines personnes autour de cette table… »

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Mais Greg avait besoin d’une caution. D’une validation « par les pairs ». Un « valide » devait confirmer sa propre vision du monde. Soudain, il s’est détourné de moi pour prendre à partie mon auxiliaire de vie, qui observait la scène en silence. Et là, la phrase a glissé, violente, comme un savon un jour de neige. Inattendue, incontrôlable : « Mais, Damien… tu vas quand même pas me dire que Malick est plus heureux que nous ? » Nous ? Et, il a vraiment dit ça !?
Le silence qui a suivi était assourdissant. Il cherchait une alliance, tacite, un clin d’œil de « valide à valide », par-dessus ma tête. Il n’a rien eu de tout cela ; mon auxiliaire de vie lui a sobrement répondu : « Et pourquoi pas ? » Greg a ri, nerveusement. Comme quelqu’un qui comprend qu’il est la victime d’une caméra cachée. Et c’est là, juste après cette tentative de ralliement ratée, que la discussion a vraiment décollé. La voix off est devenue plus confidente, le volume a baissé, passant de la « publicité nationale » au « chuchotement promotionnel » — « Terre de Jade… Le nouveau parfum de Paco Rabanne ». Le genre de « par-ici-la-bonne-affaire » qui sent le piège.
Greg m’a alors confié, dans ce même élan, que sa fille de 13 ans avait « la phobie des handicapés ». C’est pas vrai !? Ah, bah, je n’aurais jamais pensé, tiens ! Et, oui, il a dit « phobie ». Et m’a précisé, en grattant distraitement l’étiquette de la bouteille de vin du bout d’un ongle, qu’elle était « très inquiète » à l’idée que son paternel — lui, Greg — soit, ce soir même, « amené à discuter avec un "vrai" handicapé ». Un vrai de vrai ! Avec des roues, des discussions de comptoir, pis tout, pis tout…
📃 Les conditions générales de la vie des autres
Je l’ai donc regardé. Vraiment regardé. Le type carré, la voix d’assureur, les lunettes droites, le psychologue de comptoir, les joues rougies par le gamay premier prix. C’était donc ça. La voix off qui venait de me débiter les « conditions générales » de ma vie (« Ton bonheur est un mécanisme ») était la même qui était incapable de déchiffrer les siennes (« Ma fille a peur des gens comme toi à cause de mes propres convictions et projections »).
Alain Souchon – Poulaillers' Song
Il était là, cet homme « éclairé » — mais visiblement pas à tous les étages —, témoin passif, et sans doute l'architecte, d’une peur quasi primatiale chez sa progéniture adolescente. Greg a fini par remplir son verre à nouveau, satisfait de sa double analyse.
Je suis reparti sobre — comme toujours. Mais avec cette voix d’« offre soumise à conditions » qui résonnait dans mon cortex. La sienne, pas la mienne. En me demandant s’il existait, quelque part, une clause de non-responsabilité pour toutes ces angoisses que l’on transmet à ses enfants.
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