Mais que fait la police !
En décembre 2025, le Département d’État américain a substitué la police de caractères Calibri, jugée plus accessible, par un traditionnel Times New Roman. Derrière ce qui ressemble à un détail, Malick Reinhard analyse une décision où la lutte contre le « wokisme » devient un moteur d’exclusion.
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Il y a quelque chose de fascinant à imaginer la scène. Nous sommes à Washington, dans les couloirs feutrés du Département d'État, ce mastodonte de la diplomatie où se jouent théoriquement la paix nucléaire et le sort des alliances transatlantiques. Mais ce 9 décembre 2025, l'urgence n'était pas à Kyiv, ou à Taïwan. Le problème numéro un se nichait dans le menu déroulant de Microsoft Word. Dans un mémorandum au titre aussi pompeux qu'un péplum — « Retour à la tradition : Times New Roman 14 points requis pour tous les documents du département » — le secrétaire d'État (chargé des Affaires étrangères), Marco Rubio, a volontiers sifflé la fin de la récréation.
C’en est fini de la rondeur bienveillante de la police Calibri — amenée par le gouvernement de Joe Biden en 2023, pour « des raisons d’accessibilité ». Place au retour de l’autorité, du serif, du « décorum » — pour citer Monsieur Rubio. Pour le commun des mortels, changer une typographie, c’est une affaire de goût, un détail cosmétique qu’on règle distraitement avant d’imprimer une invitation à son goûter d’anniversaire, celui d'un dimanche midi pluvieux, dans une salle communale de Brive-la-Gaillarde.

👮 Le crime de la police
Mais ici, le détail est devenu une tranchée idéologique. Car la police Calibri, cette « sans-serif » (sans empattement), que nous avons toutes et tous croisée par défaut sur nos écrans, a été officiellement qualifiée par l’administration Trump de « programme DEIA [diversité, équité, inclusion, ndlr] gaspilleur ». Oui, vous avez bien lu. Nous sommes au 21e siècle, et il est temps de vous mettre à la page : aujourd’hui, une police de caractères peut aussi être taxée de « wokisme ».
Au-delà d’un effet d’annonce grandiloquent, il faut rappeler la logique initiale de retour en arrière. La décision prise en 2023 ne relevait pas d'une simple préférence esthétique, mais d'une recommandation technique précise. Certes, le sans-serif n'est pas une solution miracle : comme le nuancent certaines études relayées par la British Dyslexia Association, la familiarité avec une police classique aide parfois à la lecture.
En revanche, les grandes lignes directrices, notamment celles du World Wide Web Consortium, sont claires : sur nos écrans, les empattements — ces fines terminaisons caractéristiques du Times New Roman — ont tendance à réduire la lisibilité. Pour beaucoup de personnes dyslexiques ou malvoyantes, ces ornements typographiques ajouteraient du « bruit visuel », là où une police sans empattement offriraient une clarté souvent plus immédiate.
Les Web Content Accessibility Guidelines (WCAG) sont un ensemble de recommandations techniques visant à rendre les contenus web accessibles au plus grand nombre. Élaborées par le World Wide Web Consortium (W3C) en 1999, ces directives constituent la norme internationale pour l'accessibilité numérique. Elles donnent un cadre pour garantir que les sites et applications soient utilisables par les personnes handicapées. Ces recommandations sont mises à jour régulièrement pour s’adapter aux évolutions technologiques et aux besoins. Leur dernière version, les WCAG 2.2, date de 2024.
🚧 Barrière sociale, riposte berlinoise
En revenant au Times New Roman, l'Amérique ne fait pas que changer de look. Elle érige une barrière. Elle choisit délibérément l'esthétique du « sérieux » académique contre l'efficacité de la lecture pour tout le monde. C'est un choix de société qui murmure que si vous ne pouvez pas lire le mémo parce que les lettres se chevauchent, c'est que vous ne faites peut-être pas partie de l'élite à laquelle il s'adresse. L'accessibilité est reléguée au rang d'accessoire de mode passé, une vieille lune de l'ère progressiste qu'il faut effacer.
Alors, il fallait mettre les points sur les « i » ; j’ai donc directement contacté Lucas de Groot, le père de la police Calibri. Depuis son studio berlinois, ce sexagénaire designer observe la tempête avec une certaine ironie. Quand je lui parle de cette accusation de militantisme caché dans ses courbes, il balaie l'argument : « Il n'y a rien de woke là-dedans, peut-être juste une certaine convivialité. J’ai dessiné cette police en 2004, et, comme pour la plupart de celles-ci, j'essaie de dessiner avec une touche légèrement humaniste. Essentiellement parce que la voix subtile qu'une police transmet est vraiment importante pour faire passer des messages. »

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📰 L'Histoire de quelques capitales
Mais l'histoire est une vieille radoteuse. Et ce n'est pas la première fois qu'un régime utilise la typographie pour purger l'imaginaire collectif. L’exemple le plus récent reste le revirement nazi de 1941. Après avoir glorifié l’écriture gothique Fraktur comme l’essence même de « l’âme allemande » pendant des années, le régime l’a brutalement interdite du jour au lendemain.
Le prétexte ? Elle serait soudainement devenue une invention des « lettres juives ». La réalité ? Elle était simplement illisible pour les populations des territoires occupés, nuisant à l’efficacité administrative du Troisième Reich. L’argument change, mais la méthode reste : on politise la forme des lettres pour marquer son territoire.

Le plus savoureux dans cette épopée typographique, c'est l'argument de la « tradition ». Times New Roman, en réalité, n'a rien d'une écriture ancestrale gravée dans le marbre du Capitole. Elle a été dessinée en 1931, pour un journal britannique du même nom, The Times, et fut optimisée pour l'encre qui bave sur du papier de tabloïd, et non pas pour des pixels rétroéclairés.
Lucas de Groot est formel sur ce point technique : « Si vous comparez une ligne de texte en Times New Roman avec une ligne en Calibri sur un écran haute résolution, vous verrez immédiatement que Times New Roman est trop maigre. Times New Roman, tel qu'implémenté dans le système d'exploitation Windows, est une police de basse qualité. »

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💅 Une offensive esthétique
Ce paradoxe n'est d’ailleurs pas uniquement américain. Jonathan Fabreguettes, typographe français et co-fondateur du studio qui a créé la police Luciole (police pensée pour les personnes malvoyantes), le souligne : « Ce constat est absurde, car ce sont justement les lecteurs malvoyants qui devraient pouvoir bénéficier d'un caractère de lecture performant, pour venir soulager au maximum leurs difficultés de lecture et leur permettre d'exploiter pleinement leur potentiel visuel. »
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Pourtant, à Washington, la logique est inverse. Ce retour en arrière s’inscrit dans une offensive esthétique plus large, où l’on veut renommer le Pentagone « Département de la Guerre » et imposer l’architecture néoclassique pour les bâtiments fédéraux. On veut des colonnes, des majuscules, du marbre et des empattements. On veut que l’État ressemble à une gravure du 19e siècle, une époque où, il faut bien le dire, on ne s’embarrassait guère du sort des minorités.
L’administration Trump, et son Secrétaire d’État Rubio, prétendent que ce changement permettra des économies. « C’est d’une mauvaise foi confondante quand on connaît le coût logistique pour réimprimer des milliers de formulaires et reconfigurer des systèmes entiers, analyse Jonathan Fabreguettes. Mais le but n’est pas économique : l'intérêt, c'est de signaler la fin de l’empathie institutionnelle. »
The Applicants – Times New Roman
🫸 Une partie laissée dans la marge
On en revient donc à notre écran qui clignote. Le curseur bat la mesure en Times New Roman, taille 14. Les lettres sont fines, serrées, hérissées de leurs petites piques héritées de l’imprimerie londonienne. Elles ont l’air sérieuses, c’est indéniable. Elles ont l’air de savoir ce qu’elles disent.
Mais pour celui qui peine à déchiffrer les lignes, pour celle dont les yeux fatiguent ou dont le cerveau mélange les glyphes, ces empattements ne sont pas du « décorum ». Ce sont des petits barbelés posés sur les mots. Et c’est peut-être exactement le message que l’on voulait faire passer : l’Amérique veut retrouver du caractère, quitte à laisser une partie de ses citoyennes et citoyens dans la marge.
Dans « Couper l'herbe sous les roues », les polices Poppins et Helvetica ont été privilégiées. Il se trouve qu'elles offrent ce juste équilibre entre esthétique, modernité et, surtout, accessibilité.
Mais comme vos yeux et votre cerveau sont uniques, un widget d'accessibilité est à votre disposition en bas à gauche de votre écran. N'hésitez pas à cliquer dessus pour adapter l'affichage et la police à votre propre confort de lecture.
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