đ©đ»âđŠ± Elena, le piĂšge du domicile et le corps qui lĂąche
Elena a vu sa santĂ© se dĂ©grader aprĂšs avoir assumĂ© les exigences Ă©crasantes dâun employeur physiquement dĂ©pendant. Entre dĂ©vouement, fidĂ©litĂ©, manipulation et exploitation, les frontiĂšres sâeffacent peu Ă peu. TĂ©moignage.
«âŻMoi, câest Elena*, jâai 46 ans et jâĂ©lĂšve mes deux garçons toute seule. Avant de prendre ce poste, je travaillais dans la grande distribution. Ce nâĂ©tait pas la joieâŻ: les horaires coupĂ©s, le stress de la caisse, les week-ends oĂč je ne voyais jamais mes enfants. Je nâai pas de diplĂŽme dans la santĂ©, rien du tout. Je voulais juste un emploi un peu plus humain, moins robotique. Quand jâai vu lâannonce sur Facebook pour aider un jeune homme en fauteuil, je me suis dit que ce serait une bonne opportunitĂ© pour dĂ©marrer. Le salaire de 26 francs de lâheure [28 euros environ, ndlr], ce nâĂ©tait pas Ă©norme, mais ça passait.
On mâa parlĂ© de flexibilitĂ©, dâentraide, de relation humaine. CâĂ©tait motivant. Mais, en fait, je nâavais pas compris que jâallais devenir femme de mĂ©nage, infirmiĂšre, assistante pour le placer dans son lit afin quâil puisse avoir des relations sexuelles avec des personnes quâil nâavait encore jamais vues, et secrĂ©taire en mĂȘme temps, disponible sur appel 24âŻh sur 24. Mon patron, câĂ©tait un particulier qui nâavait jamais gĂ©rĂ© personne de sa vie. Pas mĂȘme lui. Je me suis retrouvĂ©e Ă faire mes fiches de paie Ă sa place, Ă gĂ©rer ses comptes et Ă effectuer des soins lourds sans aucune formation.
Ăa a commencĂ© Ă ĂȘtre difficile quand sa santĂ© a dĂ©clinĂ©. Il avait besoin de beaucoup plus dâaide, mais son budget AI [l'Assurance-invaliditĂ©, ndlr] nâavait pas bougĂ©. Pour Ă©conomiser, il a commencĂ© Ă me demander des tĂąches non prĂ©vues. Il mâa imposĂ© des nuits de piquet payĂ©es 60 francs la nuit [au lieu de 162 francs par nuit en moyenne, ndlr]. Lâargument, câĂ©tait que jâavais un lit et que je pouvais dormir. Mais câĂ©tait faux. Je devais mettre mon rĂ©veil toutes les deux heures pour le retourner et lui changer de position afin quâil nâait pas dâescarres â ce qui est normal et que je faisais avec conviction. Mais je passais mes nuits Ă moitiĂ© rĂ©veillĂ©e, Ă forcer sur mes bras dans le noir, puis Ă essayer de me rendormir dix minutes avant que ça sonne Ă nouveau. Tout cela, avant dâenchaĂźner une journĂ©e de travail de neuf heures avec lui. CâĂ©tait du vrai travail, fatigant, mais comme câĂ©tait Ă la maison et que personne ne voyait rien, il ne me payait rien.
Le pire, câest quand son lĂšve-personne est tombĂ© en panne. Il a lĂąchĂ© et lâAI a mis des semaines Ă rĂ©pondre pour la rĂ©paration. Pendant tout ce temps, il mâobligeait Ă le porter Ă bout de bras. Pour le mettre au lit, pour aller aux toilettes, pour lâasseoir. Je sentais mes vertĂšbres craquer, jâavais des pointes dans le dos tous les soirs.
Quand je lui disais que jâavais peur de me blesser ou de le faire tomber, il me faisait le coup des larmes. Il me disait que si je ne lâaidais pas, il finirait en institution, tout seul dans une chambre dâhĂŽpital. Câest un chantage affectif qui vous ronge la tĂȘte. On finit par porter un homme de 90 kilos toute seule parce quâon a de la peine pour lui, alors quâon est en train de se bousiller la santĂ© pour un salaire de misĂšre.
La fin, elle a Ă©tĂ© brutale. Mon dos a fini par dire stopâŻ: une hernie discale bien grave. Mon mĂ©decin mâa dit directement que câĂ©tait Ă cause des transferts. Câest lĂ que jâai dĂ©couvert le pot aux rosesâŻ: mon employeur nâavait jamais pris dâassurance perte de gain maladie. Pourtant, lâAI dit que câest recommandĂ©, mais comme ce nâest pas obligatoire, il ne lâa pas fait pour Ă©conomiser. Je me suis retrouvĂ©e sans un sou du jour au lendemain, avec deux enfants Ă nourrir et un loyer Ă payer. Et pour couronner le tout, jâai appris que ce Monsieur nâavait jamais demandĂ© Ă lâAI de faire rĂ©parer son lĂšve-personne.
Jâai appelĂ© tout le monde. Ă lâoffice AI, ils mâont envoyĂ©e paĂźtre â âCe nâest pas nous votre employeur, on est juste responsable du paiement des salaires sur le compte de Monsieurâ. Pour eux, ils versent lâargent, ils demandent quand mĂȘme une copie de nos contrats, mais aprĂšs, ce nâest plus leur problĂšme. Ils mâont dit clairementâŻ: âLâassurĂ© est votre seul patron, on nâa rien Ă voir lĂ -dedans.â
Lâassociation de personnes handicapĂ©es qui aidait mon patron pour lâadministration de ce budget a fait pareil. Ils mâont dit que leur but, câest de dĂ©fendre les personnes en situation de handicap, pas les employĂ©s. MĂȘme les syndicats nâont rien pu faire â on me disait quâils nâĂ©taient pas âspĂ©cialisĂ©s dans le handicapâ. Comme je nâai pas de diplĂŽme mĂ©dical, je dĂ©pends du contrat de lâĂ©conomie domestique. Câest un contrat de seconde zone oĂč personne ne contrĂŽle rien. On mâa dit que ma seule chance, câĂ©tait dâattaquer ce Monsieur en justice. Mais comment voulez-vous que je fasse çaâŻ? Il nâa rien, moi non plus. Jâai juste abandonnĂ©. Jâai perdu mon emploi et ma santĂ©, et lâĂtat a simplement tournĂ© le dos. Et maintenant, câest moi qui suis Ă lâAIâŠâŻÂ»
*Nom d'emprunt.
Les rĂ©cits prĂ©sentĂ©s sont des tĂ©moignages. Ils n'engagent que la parole de leurs auteurs et de leurs autrices. Si la dimension subjective est inhĂ©rente Ă l'exercice, les Ă©lĂ©ments citĂ©s (tarifs de l'AI, vide juridique, absence de protection sociale) ont Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ©s. Ce texte vise Ă illustrer une rĂ©alitĂ© souvent mĂ©connue du travail dâassistance. Il sâagit dâun tĂ©moignage unique, et celui-ci ne peut, Ă lui seul, ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©.