đšđŒâđŠ± David, l'amateurisme et le chantage Ă l'amitiĂ©
David, Ă©tudiant en quĂȘte dâun emploi auprĂšs dâune personne handicapĂ©e, dĂ©nonce des retards de salaire, un chantage Ă©motionnel et une intrusion dans sa vie privĂ©e. CongĂ©diĂ© par SMS, il critique «âŻun systĂšme hypocriteâŻÂ» qui confie des responsabilitĂ©s Ă des employeurs prĂ©carisĂ©s. TĂ©moignage.
« Je mâappelle David*, jâai 23 ans et je suis Ă lâuniversitĂ© en premiĂšre annĂ©e de master en sciences politiques. Comme pas mal dâĂ©tudiantes et dâĂ©tudiants, je cherchais un job Ă cĂŽtĂ© pour payer ma chambre, mon abonnement de transports publics et mes bouquins. Jâai Ă©tĂ© engagĂ© par une femme dâune soixantaine dâannĂ©es qui avait une maladie dĂ©gĂ©nĂ©rative rapide. Au dĂ©but, elle Ă©tait super sympa, trĂšs accueillante. Elle me disait quâelle ne voulait pas dâun employĂ© coincĂ©, mais quelquâun de jeune, de cool, avec qui elle pourrait discuter « comme avec un fils ou un ami ». Sur le moment, je trouvais ça gĂ©nial. Mais je nâavais pas bien compris que, pour elle, cette histoire dâamitiĂ©, câĂ©tait juste un levier psychologique pour me mettre la pression et me demander nâimporte quoi, nâimporte quand et nâimporte comment.
Lâargent, c'est vite devenu un cauchemar quotidien. Dans ce systĂšme, l'employeuse doit avancer le salaire et aprĂšs elle se fait rembourser par l'AI [l'Assurance-invaliditĂ©, ndlr] sur prĂ©sentation des factures â ce qui nâest dĂ©jĂ pas vraiment normal. Le problĂšme, c'est qu'elle n'avait aucune rĂ©serve financiĂšre, pas de sous de cĂŽtĂ© pour faire le tampon. Elle attendait alors que le virement de l'assurance arrive sur son compte pour me payer, ce qui engendrait des retards de deux Ă trois semaines chaque mois. Parfois, jâĂ©tais payĂ© le 12 ou le 15 du mois suivant.
Quand j'osais aborder le sujet parce que les rappels de factures sâentassaient et que je ne pouvais plus payer mes courses, elle se transformait en victime. Elle me disait que j'Ă©tais Ă©goĂŻste, que je ne voyais que l'argent et que je m'en foutais de son combat contre la maladie. Elle transformait une dette de salaire tout Ă fait contractuelle en une preuve que je n'Ă©tais pas âun vrai amiâ et que câĂ©tait blessant pour elle, moi qui Ă©tait âcomme son filsâ. C'Ă©tait ultra pesant psychologiquement d'ĂȘtre celui qui âagresseâ une personne qui a besoin dâaide parce qu'il veut juste ĂȘtre payĂ© pour son travail.
Et puis, il n'y avait plus aucune limite entre le boulot et ma vie privĂ©e. Elle m'envoyait des vocaux sur WhatsApp Ă 23h ou minuit pour me raconter ses angoisses ou ses problĂšmes avec ses mĂ©decins. Elle me demandait de rester âjuste dix minutesâ de plus aprĂšs mon service pour boire un thĂ©, mais ça durait des heures et elle ne me les payait jamais, c'Ă©tait du temps gratuit. Si je disais que je devais partir pour rĂ©viser mes examens, elle me faisait la gueule le lendemain, elle Ă©tait agressive ou elle faisait semblant d'ĂȘtre encore plus mal en point pour que je culpabilise de l'avoir laissĂ©e. Il n'y a pas de RH, pas de bureau, pas de contrĂŽle, personne pour dire stop. Tu te retrouves seul face Ă une personne qui est dĂ©pendante de toi mais qui utilise sa faiblesse pour te dĂ©vorer tout ton temps et toute ton Ă©nergie, te rendant ainsi toi-mĂȘme bien plus vulnĂ©rable quâelle.
Et, un dimanche, ça a pĂ©tĂ© Ă cause du salaire, forcĂ©ment. Un mois, j'avais vraiment besoin de ma paye pour mon loyer â jâavais deux mois de retard. J'ai insistĂ©, je me suis imposĂ© en disant que pouvais plus venir travailler plus si je n'Ă©tais pas payĂ© dans la semaine qui arrivait . Elle a pĂ©tĂ© les plombs. Elle m'a envoyĂ© un SMS pour me dire que je n'Ă©tais plus le bienvenu, que j'avais âbrisĂ© le lien de confianceâ et que j'Ă©tais qu'un traĂźtre Ă notre amitiĂ©.
Elle m'a virĂ© sur-le-champ, comme ça, par message. Et deux jours plus tard, elle mâa envoyĂ© mon licenciement par courrier recommandĂ© et mâa demandĂ© de lui rendre les clĂ©s de son appartement avant d'obtenir mon salaire. Jâai fini par le rĂ©cupĂ©rer, aprĂšs mâĂȘtre exĂ©cutĂ© Ă ses ordres, car je nâavais personne pour mâaider et qui connaissait le systĂšme de la Contribution dâassistance de l'AI.
Jâai vu une aide juridique et câest lĂ que jâai compris que jâĂ©tais cuit. La âperte de confianceâ, en tant que personne considĂ©rĂ©e comme âvulnĂ©rableâ par la sociĂ©tĂ© et les pouvoirs publics et judiciaires, câest lâexcuse parfaite pour virer les travailleurs sans prĂ©avis. Je me suis retrouvĂ© sans argent et avec des dettes de loyer Ă©normes.
En gros, ce systĂšme est complĂštement hypocriteâŻ: lâĂtat donne du fric Ă des gens qui ne sont pas formĂ©s Ă ĂȘtre patrons (cette dame est vĂ©tĂ©rinaire de formation), on leur met des responsabilitĂ©s Ă©normes sur les Ă©paules et ils finissent par abuser de leurs employĂ©s parce quâeux-mĂȘmes sont coincĂ©s par le systĂšme. Ce nâest pas vraiment lâimage que je me faisais de la solidaritĂ© en Suisse⊠»
*Nom d'emprunt.
Les rĂ©cits prĂ©sentĂ©s sont des tĂ©moignages. Ils n'engagent que la parole de leurs auteurs et de leurs autrices. Si la dimension subjective est inhĂ©rente Ă l'exercice, les Ă©lĂ©ments citĂ©s (tarifs de l'AI, vide juridique, absence de protection sociale) ont Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ©s. Ce texte vise Ă illustrer une rĂ©alitĂ© souvent mĂ©connue du travail dâassistance. Il sâagit dâun tĂ©moignage unique, et celui-ci ne peut, Ă lui seul, ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©.