Le roi est borgne, vive le roi !

Le handicap est-il une affaire de riches ? Pour une personne handicapée, beaucoup de choses sont plus coûteuses : se déplacer, se loger, travailler. Malick Reinhard analyse comment le statut social devient le véritable facteur qui détermine le quotidien, plus que n’importe quel diagnostic.

Le roi est borgne, vive le roi !
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Août 1346. Dans la boue picarde de Crécy, l’air sature d’une odeur de métal et de sueur de cheval. Au milieu du chaos, un homme refuse de rester en retrait : Jean de Luxembourg, roi de Bohême. Le type est aveugle, tout le monde le sait, mais il s’en moque. Il ordonne à ses chevaliers de lier les rênes de leurs destriers au sien pour qu’il puisse, lui aussi, charger dans cette masse qui lui demeure invisible.

C’est une image de cinéma : un monarque qui s’élance vers la mort, les yeux fermés mais la couronne bien vissée sur le heaume. Pour l’Histoire, ce n’est pas un infirme qui meurt, c’est un héros. Parce qu’en 1346, la pourpre royale possède ce pouvoir de transformer une déficience en un attribut chevaleresque. La légende retiendra le panache, pas la canne.

À quelques lieues de là, quelques années plus tard, les aveugles sans titre de propriété finissent dans le ruisseau. On les parque parfois pour le divertissement de la plèbe, on les force à se battre contre des cochons avec des bâtons pour quelques pièces. Même handicap, trajectoires inverses. La cécité du roi ne le détrône pas ; celle du mendiant achève de le fondre dans le paysage de la misère. On observe alors cette mécanique : le statut social semble être le premier filtre de l’expérience vécue. Un roi aveugle reste un roi. Un mendiant aveugle n’est qu’un aveugle… en moins bien.

Illustration en noir et blanc de style dessin animé rétro représentant une scène dans un château médiéval : un roi portant des lunettes noires et une canne blanche se tient debout, l'air hagard, tandis qu'un personnage en haillons avec des lunettes noires et une canne blanche est assis sur le trône et se fait servir du raisin par un serviteur souriant. Deux gardes en armure encadrent la scène en arrière-plan.
Gemini (Nano Banana 2) : "A black and white 1930s Fleischer-style cartoon scene set in a medieval castle throne room. A ragged peasant with a dark glasses sits smugly on the king's throne eating grapes served by a servant, while the shocked king with a crown, ermine cape and dark glasses watches helplessly, flanked by bewildered guards with spears. Vintage film strip border."

Le sociologue britannique Tom Shakespeare, qui en connaît un rayon sur le sujet du haut de son titre de baronnet et de son fauteuil, résume l’absurdité de la chose, non sans une certaine ironie : « Si je vous parle d’un groupe de personnes qui sont dépourvues de responsabilités administratives, vivent dans des logements ségrégués, ne vont pas dans des écoles ordinaires et sont dévisagées partout où elles vont, vous penserez forcément à une expérience négative de personnes handicapées. Mais, en réalité, c’est aussi une description qui correspond tout à fait à la famille royale britannique. » En somme, la dépendance n’est une tare que chez les pauvres. Chez les puissants, elle devient le signe ultime du pouvoir.

C’est ce que l’économiste et philosophe indien Amartya Sen appelle le « handicap de conversion ». Derrière ce jargon de Prix Nobel se cache une réalité comptable. Prenez deux individus disposant chacun de 50 francs pour s’offrir un dîner en ville. L’un est « valide », l’autre se déplace en fauteuil roulant. Le premier pourra s'offrir un repas complet. Le second, en revanche, aura déjà investi la moitié de son budget dans un transport adapté avant même d'avoir franchi le seuil de l'établissement.

C’est le principe du « réservoir percé ». Là où un individu « valide » transforme l’intégralité de ses ressources en existence concrète, la personne handicapée voit une part de son capital s’évaporer dans les failles d’une organisation sociale pensée pour la marche. Sen l’a chiffré : chez les plus précaires, ce surcoût invisible fait bondir le taux de pauvreté de 18 % à 43 %. On constate que le handicap fonctionne comme un prélèvement sur la survie, une réalité dont l’élite peut s’affranchir par simple transaction.

Mon handicap nous coûtera 12,5 millions
12,5 millions. C’est ce que coûtera le handicap de Malick Reinhard à la collectivité. Et ce n’est là que la partie remboursée par les assurances. Pour le reste, c’est son portefeuille qui trinque. Récit d’une réalité où être handicapé est un véritable investissement.

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Évidemment, l’Histoire a parfois utilisé le handicap comme un couperet politique. À Byzance, on crevait les yeux des prétendants pour les rayer de la liste des héritiers. Mais là encore, le privilège de sang résistait parfois aux mutilations. Prenez Claude, empereur romain décrit comme bègue et tremblant. Sa propre mère le disait inachevé, mais quand Caligula a disparu, les prétoriens l’ont sorti de derrière son rideau pour le sacrer. Son lignage a pesé plus lourd que ses tremblements. Le système avait besoin d’un nom, pas d’une démarche assurée.

Plus près de nous, le président américain Franklin D. Roosevelt a géré sa paralysie, survenue en 1921, comme on gère une campagne de communication sur TikTok. Grâce à sa fortune familiale, il a pu bâtir un décor sur mesure. Sur 35 000 photos durant sa présidence, seules deux le montrent en fauteuil roulant. Sur son bureau devenu célèbre, le Resolute Desk, il fit ajouter un panneau frontal sculpté pour masquer ses attelles métalliques, lui permettant de présider des réunions sans rompre l’illusion de la stature verticale. La richesse lui a permis de privatiser son handicap, de le rendre optionnel aux yeux du public.

Franklin D. Roosevelt, en costume, assis dans un fauteuil roulant sur la terrasse dallée d'un porche couvert, tient un Scottish Terrier noir sur ses genoux. Une petite fille debout à ses côtés caresse le chien.
En 1941, à 63 ans, le président Franklin D. Roosevelt est photographié dans son fauteuil roulant. Sur 35 000 photos de ce dernier, seules deux laissent apparaître son moyen de locomotion. — © Presidential Library and Museum/NARA

Avant qu’il ne se retrouve entre deux très jeunes filles au fin fond des dossiers Epstein, on a également érigé le physicien Stephen Hawking en mythe du « super-handicapé » capable de percer les secrets de l'univers. Mais l’opinion publique oublie, ou ignore, que son génie a été porté par une infrastructure à plusieurs millions de dollars : soins 24 h/24 financés par des fondations privées et jets personnels spécialement adaptés pour accueillir une personne en fauteuil roulant électrique. Comme le résume Tom Shakespeare, « la définition du pouvoir, c'est d'avoir quelqu'un d'autre pour vous essuyer les fesses ». Hawking était un esprit pur, parce que son statut social lui permettait de dépasser son corps.

Après tout, n’est-on pas toujours l’handicapé de quelqu’un ?
Sous un soleil de plomb, la rencontre entre Malick Reinhard, journaliste en situation de handicap, et un homme sans abri vient bousculer la hiérarchie des vies. Finalement, qui aide qui ? Une pièce de cinq francs suffit parfois à tout chambouler.

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Le marché a d’ailleurs bien saisi l’opportunité. C’est la stratégie du « Compliance Plus ». L’accessibilité est devenue un secteur de luxe pesant 31 milliards de dollars. On propose des fauteuils intelligents et des vêtements magnétiques à celles et ceux qui peuvent les acquérir, tandis que l’espace public reste une course d’obstacles pour les autres. On observe une privatisation de l’autonomie : si vous avez le capital, le monde s’adapte à vous. Dans le cas contraire, vous attendrez encore un peu pour une simple rampe ou une subvention.

Même en Suisse, le constat figure dans les rapports officiels. Dans son audit de 2022, l’ONU parle de « sous-citoyens » pour décrire le traitement réservé à une partie de cette population. Le système de l’Assurance-Invalidité (AI), avec ses calculs basés sur des barèmes salariaux théoriques, tend à fixer les bénéficiaires dans une forme de précarité durable. Dans une société valorisant la performance, l’absence de capital culturel pour naviguer dans la bureaucratie devient une barrière aussi réelle qu’un escalier.

Au fond, le handicap n’est peut-être pas ce grand égalisateur que nous montrent les films larmoyants. C’est un révélateur des structures de classe. La recherche académique se concentre souvent sur le sujet handicapé de classe moyenne, celui qui dispose des codes pour témoigner. Les autres, celles et ceux qui cumulent la déficience et la précarité, restent les figurants d’un récit qui ne les attend pas.

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On en revient, au bout du compte, à la question des ressources disponibles. Tant que l’accessibilité sera un produit de consommation plutôt qu’un droit garanti, la biologie restera un facteur secondaire face au patrimoine. « Ce n’est pas le corps qui handicape, c’est le manque de zéros sur le relevé de compte », conclut Tom Shakespeare. On peut voter des lois, la réalité des chiffres demeure.

Jean de Luxembourg l’a finalement illustré il y a déjà sept siècles. En chargeant dans la mêlée de Crécy, il a montré que son rang était son véritable exosquelette. Aujourd’hui, les chevaux ont laissé la place à des fauteuils roulants ultra-techno à 30 000 pièces, mais la dynamique de fond ne semble pas avoir bougé. Sept cents ans plus tard, le roi aveugle trône toujours, l’épée haute, tandis que le mendiant continue de tâter le sol pour trouver une pièce. Bref. Le roi est borgne… vive le roi !


Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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