Laisse-moi zoom-zoom-zang…
Dans la rue, au restaurant, au guichet : aux yeux des inconnus, Malick Reinhard est souvent réduit à « la chaise roulante ». Il raconte ce que ce glissement de langage révèle de la place que les personnes handicapées occupent dans la société et dans nos imaginaires collectifs.
Quand le handicap fait partie de votre identité visible, il y a ce moment précis, presque imperceptible, où l’on cesse d’être un corps pour devenir un mobilier. C’est une petite mort sociale, distillée à coups de regards fuyants qui glissent sur mon visage pour s’écraser, avec une fascination un peu morbide, trente centimètres plus bas. Soudain, mon « je » s’évapore, dissous dans le gris métallisé de la structure, me laissant là, simple spectateur de ma propre disparition.
Cette déshumanisation par l’objet ne prévient pas. Elle s’installe dans le langage des autres comme une mauvaise herbe tenace. Je ne suis plus un homme, plus un journaliste, plus un fils, plus même un « handicapé » un peu encombrant que l’on range dans un coin de conscience. Je me suis transformé, par la magie d’un lexique paresseux : je suis devenu « la chaise roulante ». Une entité mécanique qui semble posséder sa propre existence administrative et sociale, pendant que je fais de la figuration.

🧑🦽 « Vous êtes avec la chaise roulante ? »
Une fois par jour, au moins, le réel me rappelle à ma nouvelle condition de tabouret à moteur. Ça commence souvent par une interjection qui a le caractère de l’urgence : « Pousse-toi, mec ! Y’a une chaise roulante ! Laisse-la passer, wesh… ». La formule claque comme une alerte incendie. On ne s’écarte pas pour laisser passer un congénère, mais pour éviter une collision avec un engin qui aurait eu l’audace de se promener sur le trottoir.
Le malaise monte d’un cran quand la parole s’adresse exclusivement à mon compagnon ou à l'une ou l’un de mes auxiliaires de vie — comme souvent —, me transformant en une sorte de bagage passif. « Vous êtes avec la chaise roulante ? Oui ? Vous pouvez la mettre sur le côté. Je vais appeler mon collègue pour ouvrir l’ascenseur. Il faut une clé… [rire niais et gêné] » Le ton est poli, presque prévenant, mais le mépris est là, logé dans cet emploi du « la » qui me réduit à un accessoire un peu trop lourd, une malle qu’on gare entre deux portes, en attendant les bagagistes.

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Même l’industrie culturelle participe à cette grande mascarade. Au guichet du spectacle, l’ouvreuse scrute « mon » ticket avec le zèle d’un douanier sous-occupé : « Ça, c’est le billet de la chaise ? » Elle n’a pas tout à fait tort, d’ailleurs. Sur le papier glacé, la mention « Tarif : chaise roulante » s’affiche en caractères d’imprimerie. Je n’ai pas acheté une place pour un événement, j’ai payé le droit de stationnement pour mon fauteuil. En double file, bien sûr. Et toutes ses anecdotes, maigre aperçu de mon quotidien, sont aussi véridiques que récentes.
💃 Une diva en carbone…
Alors, à force d’être effacé, ou fusionné avec elle, j’ai fini par me demander : mais qui est cette foutue « chaise roulante » qui me vole systématiquement la vedette ? Puisque tout le monde ne voit qu’elle, autant découvrir son âme, son ego (oh, ça, elle en a !) et, pourquoi pas, ses défauts. Ma chaise — mon fauteuil roulant, pour les intimes — est devenue une diva en carbone, une starlette capricieuse qui exige des tapis rouges, et surtout des rampes, à chaque coin de rue, m’utilisant comme simple fessier, pour lui donner un brin de consistance.
L’expression « chaise roulante » est un calque de l’anglais wheelchair et ne correspond pas à la terminologie exacte. En français, une chaise désigne un siège simple, sans accoudoirs, tandis qu’un fauteuil en possède et offre un meilleur soutien. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), cette précision ne serait pas qu’une question de style : elle clarifie qu’il s’agit d’un dispositif de mobilité autonome, et non d’un meuble. Ainsi, et toujours selon l'OMS, le terme « fauteuil roulant » serait plus approprié.
Elle possède cette arrogance froide des objets indispensables. Elle ne demande pas, elle impose. Quand on entre dans une pièce, c’est elle qui capte la lumière, avec ses chromes rutilants et ses pneus qui crissent juste ce qu’il faut pour signifier son importance. Elle a une résistance à toute épreuve, là où mes nerfs, eux, commencent parfois à s’effriter sous le poids des maladresses sociales.

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C’est elle qu’on invite au spectacle, c’est elle qu’on veut « aider » à traverser la rue comme si elle était une vieille dame un peu aveugle, et c’est elle que le personnel du restaurant semble vouloir nourrir du regard. Moi, je ne suis que le moteur auxiliaire, le bio-organisme chargé de maintenir cette machine en état de marche. Je suis le roadie, le technicien itinérant en quelque sorte, d’une célébrité qui ne signe même pas d’autographes. Elle, elle roule. Moi, je reste sur le cul.
🤨 … et son passager clandestin
Il y a quelque chose d’assez savoureux dans cette inversion des rôles. Voir des gens « éduqués », pétris de bonnes intentions, s’adresser à un châssis avec une déférence qu’ils ne m’accorderaient jamais, c’est le sommet du burlesque. Ma chaise roulante, ma Benz, mène une vie mondaine trépidante. On lui parle, on s’inquiète pour ses freins, on vérifie si elle n’a pas trop froid aux pneus, pendant que je profite du silence pour observer le monde.

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Elle a fini par gagner la guerre de la communication. Elle est devenue mon interface avec l’humanité, un filtre de métal qui trie mes interactions. Les gens ne rencontrent plus Malick, elles et ils font connaissance avec « la chaise ». Testent leur empathie sur ses accoudoirs, projettent leurs peurs sur ses roues, et repartent avec le sentiment d’avoir croisé un objet complexe plutôt qu’un homme — somme toute, assez quelconque dans son genre.
Parfois, j’ai envie de lui demander son avis, à cette diva. De voir si, elle aussi, elle trouve ça fatigant d’être le centre de toutes les conversations sans jamais pouvoir placer un mot. Mais elle reste muette, fidèle à sa réputation de star distante, me laissant seul avec mes pensées et cette étrange sensation d’être le locataire d’un monument historique que tout le monde photographie sans voir l’habitant.
Suprême NTM – Ma Benz (ft. Lord Kossity)
Accident de regard
Au fond, je crois que le monde a simplement besoin d’étiquettes rassurantes pour ne pas avoir à affronter la complexité du vivant. Il est tellement plus simple de gérer un « Tarif : chaise roulante » qu’un être humain avec ses désirs, ses nuances et ses colères. On évite l’accident de regard en se focalisant sur le métal. C’est propre, c’est mécanique, ça ne demande pas de conversation, pas de remises en question, juste un peu de place sur le côté pour la laisser passer.
Alors, la prochaine fois que vous croiserez ma Merco prétentieuse dans une ruelle sombre ou sous les dorures d’un théâtre, ne perdez pas de temps à chercher mon regard. Adressez-vous directement à la Star, validez son billet et, si l’envie vous prend, demandez-lui comment se porte son occupant. Elle vous renseignera mieux que moi, j'imagine.
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