La roue de l'infortune

N’est-on pas toujours l’handicapé de quelqu’un d’autre ? Partant de cette question, Malick Reinhard expose la hiérarchie taboue qui règne au sein même du handicap. Une analyse brute sur cette pyramide invisible où chacun, pour se rassurer, juge l’autre plus « inapte » que soi.

La roue de l'infortune
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Je l’appelais « la seule école qui voulait bien de moi », une de ces écoles spécialisées où l’on parque la différence sous couvert de bienveillance. Un asile joyeux, ou un laboratoire de l’absurde — c’est selon. Dans ma classe, l’air était épais, chargé de cette odeur de craie et de désinfectant qui ne trompe personne.

À ma gauche, un camarade dont les mots butaient contre une paralysie cérébrale têtue tentait de me raconter son week-end dans une langue aux phonèmes que lui seul semblait posséder. À ma droite, une élève hurlait à la mort. Au centre, un autre bavait sur son enseignante, avant de tenter de se faire vomir pour la huitième fois de la matinée.

C’était du Ionesco pur jus, une scène de La Cantatrice chauve, jouée en boucle dans une arrière-salle. À l’époque, je ne voyais rien d’anormal à ce chaos. C’était mon ordinaire. Aujourd’hui, avec quasi 15 ans de recul, ces souvenirs me filent une trouille bleue.

Composition artistique sur un décor pastel réunissant cinq personnages portant chacun un attribut évoquant une forme de handicap : un éléphant rose à la patte bandée, un tyrannosaure avec lunettes noires et canne blanche, une femme en robe corail assise dans un fauteuil roulant électrique, un homme avec une prothèse de main effectuant un coup de pied, et un golden retriever portant un casque audio.
Gemini (Nano Banana 2) : "Surreal pastel theatrical set with a bald woman in a coral dress in a wheelchair, a pink elephant with a bandaged leg, a T-Rex with sunglasses and a white cane, a man with a prosthetic hand doing a high kick, and a golden retriever wearing headphones. Vivid editorial photography, whimsical."

👎 Un médiocre handicap

Aujourd'hui, je roule. Journaliste spécialisé, un peu malgré moi, dans les recoins sombres du handicap et de la santé, je trimballe mon fauteuil comme d’autres portent une carte de presse trop voyante. Mon métier m’oblige à l’empathie, mais mon quotidien m’impose une lucidité qui gratte : je sais que nous, les « handicapés », pouvons être d'illustres connards, exactement comme n'importe quel « valide » en retard pour son train.

Et je revendique cette équité-là : le droit à la médiocrité humaine. Contrairement au cliché dégoulinant de bons sentiments qui voudrait que chaque personne handicapée soit un réservoir de sagesse et de bienveillance, je sais que l’homogénéité est un leurre de publicitaire. Nous ne sommes pas une armée de vénérables, juste une addition de trajectoires un peu plus cahoteuses que la moyenne.

Le handicap en sortie de classe
Le président du PLR, Thierry Burkart, a (re)mis le feu aux poudres en déclarant que « l’école inclusive a échoué ». Un pavé dans la mare qui relance le débat sur l’inclusion des enfants en situation de handicap. Le conseiller aux États a répondu aux questions de Malick Reinhard.

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🛞 Pas de Bluetooth entre les jantes

D’ailleurs, cette fameuse « communauté » du handicap, j’en cherche encore le mode d’emploi. J’ai bien essayé d’y entrer, mais la porte semble toujours fermée de l’intérieur. Je ne ressens aucune pulsion fraternelle à saluer chaque inconnu en fauteuil croisé sur un trottoir au seul motif que nous partageons un fabricant de pneus. On ne se connaît pas, on évite juste les mêmes trous dans le bitume.

Pourtant, mon entourage insiste. « Tu le connais, celui qui vient de passer ? », me demande-t-on régulièrement avec un sérieux désarmant. Comme si le fait de posséder quatre roues créait une connexion Bluetooth automatique entre toutes et tous les estropiés du coin. C’est la magie du raccourci social : réduit à ton mode de déplacement, tu deviens membre d'un club sélect dont tu n'as jamais payé la cotisation.

La vérité est plus inconfortable. Dans mon for intérieur, je cultive mes propres barrières. Et, je vais vous l’avouer — probablement tout comme vous : j’ai peur des handicaps que je n’ai pas. J’ai peur de la déficience intellectuelle qui déraille, de l’autisme qui se mure, du silence opaque de la surdité ou du regard vide de la cécité. Face à ces manifestations physiques qui me renvoient ma propre fragilité au visage, je me surprends à avoir des réflexes de bourgeois devant un campement de fortune.

Après tout, n’est-on pas toujours l’handicapé de quelqu’un ?
Sous un soleil de plomb, la rencontre entre Malick Reinhard, journaliste en situation de handicap, et un homme sans abri vient bousculer la hiérarchie des vies. Finalement, qui aide qui ? Une pièce de cinq francs suffit parfois à tout chambouler.

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🏆 Promotion chez les presque-normaux

C’est le grand tabou de notre petite caste : la hiérarchie. Il y a les « bons » handicaps, ceux qui sont propres, articulés, presque télégéniques, et il y a les autres. Dans ce microcosme, je suis devenu, par la force des choses, « leur valide ». Je suis celui qui parle, celui qui analyse, celui qui possède les codes d'une norme dont la majorité de mes anciennes et anciens camarades étaient irrémédiablement exclus.

Cette pyramide invisible, nous la grimpons toutes et tous avec nos propres béquilles. Chacun tend à percevoir le handicap de l’autre comme un peu plus éloigné de la norme, un peu plus « freak » que le sien. La déficience est « toujours moins verte ailleurs », sur ce coup. On se rassure comme on peut : « Au moins, moi, j'ai toute ma tête », ou « au moins, moi, je marche ». C’est une course de haies où l’on finit tous par trébucher sur notre propre mépris.

Peur du handicap : l’origine inattendue d’une angoisse ancestrale
Notre peur du handicap serait une histoire vieille de deux millions d’années. C’est la thèse qu’explore Malick Reinhard dans une enquête qui le mène de son studio radio aux bancs d’Harvard, révélant notre angoisse inconsciente de perdre le privilège de la verticalité qui a forgé notre humanité.

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Je crois qu'il est donc temps de reconnaître cette hiérarchie au lieu de la refouler derrière des slogans inclusifs un peu trop lisses. Pour la déconstruire, il faut d’abord admettre qu’elle existe dans nos tripes, dans cette petite gêne qui nous saisit quand la logique échappe à notre contrôle, quand les corps se tordent un peu trop fort pour notre confort visuel.

On ne fera pas l'économie de cette honnêteté-là. Si l'on veut vraiment parler d'équité, il faut accepter que nos peurs intérieures sont le miroir de celles de la société. Nous sommes le reflet déformé d'un monde qui veut bien du handicap, mais seulement s'il reste poli, silencieux et si possible, bien assis sur sa chaise sans trop baver sur le tapis. S'il n'est pas trop « handicapé », finalement.

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🎭 Ionesco en roue libre

Alors, je repense souvent à mon école spécialisée, ce théâtre de l'absurde où j’ai grandi. Je réalise que le véritable drame n’était pas dans les cris incohérents ou les vomissures de mes camarades. Il était dans mon regard d’enfant qui, sans le savoir, était déjà en train de construire les barreaux de sa propre échelle sociale.

Aujourd'hui, quand je croise un miroir, je me demande si Ionesco ne rirait pas un peu sous cape en voyant le journaliste que je suis devenu. Je suis peut-être sorti de « la seule école qui voulait bien de moi », mais au fond, je me demande encore si je suis vraiment inconsciemment prêt à vouloir de tout le monde.


Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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