Je suis une femme noire en 1960
« Être handicapé en 2026, c’est être une femme noire en 1960 », analyse le journaliste Malick Reinhard. À travers le destin de Claudette Colvin, militante antiségrégationniste américaine, il décortique ce moment où la société tolère le handicap, à condition qu’il ne transforme pas nos habitudes.
Le ciel de janvier a cette teinte de vieux zinc qui donne envie de rentrer la tête dans les épaules, même quand on est assis. Sur le quai, le vent s’engouffre dans mes rayons avec la fureur d’un contrôle fiscal. Sur l’écran de mon téléphone, une notification clignote, un peu tardive, comme une note de bas de page qu’on aurait oublié d’imprimer dans les livres d’histoire. Claudette Colvin est morte. C’était le 13 janvier dernier.
Le nom ne vous dit probablement rien, ou pas grand-chose. C’est normal. L’histoire a la mémoire sélective et le goût des scénarios bien huilés. Neuf mois avant Rosa Parks, cette gamine de 15 ans avait pourtant refusé de céder son siège dans un bus de Montgomery. Elle a crié, elle a résisté, elle s’est fait embarquer. Elle était la première. Mais voilà : Claudette était enceinte, célibataire, la peau trop mélanisée et le verbe trop haut.

👀 À la recherche d’une bonne victime
En clair, elle n’avait pas la gueule de l’emploi. Pour la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), l’association américaine pour « l’avancement » des personnes de couleur de l’époque, elle faisait « désordre ». Il fallait une icône lisse, une couturière respectable avec des lunettes et un chignon impeccable pour que l’Amérique blanche daigne s’émouvoir. Claudette a été effacée du script au profit d’un casting plus vendeur.
Alors que le tramway arrive enfin dans un crissement de ferraille, je regarde mon reflet déformé dans la vitre du wagon. Et une pensée me traverse l’esprit, aussi froide et tranchante que l’air ambiant : en 2026, mener une existence de personne handicapée, c’est un peu comme être une femme noire en 1960.

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Je ne parle pas ici de souffrance comparée — ce petit jeu macabre n’intéresse personne. Je parle de mécanique. Je parle de cette étrange sensation d’être à la fois présent dans la pièce et totalement transparent, en attente de validation. Elles sont à ce moment charnière où la société tolère leur présence, à condition qu’elle ne gratte pas trop, qu’elle ne bouscule pas l’agencement du mobilier urbain.
On leur cherche des Rosa Parks. On veut des athlètes paralympiques qui dépassent leurs limites, de la figure inspirante qui sourit sur les affiches 4 × 3 avec une prothèse bionique design. On veut du handicapé inspirant, la figure qui permet aux personnes valides de se dire, en buvant leur pistachio caffè latte supplément oranges sanguines de Tananarive : « Si cette personne y arrive, je n’ai pas le droit de me plaindre. »
🤨 L’élément perturbateur
Mais la réalité, la réalité brute, c’est qu’elles sont majoritairement des Claudette Colvin. Ce sont des corps qui fuient, qui spasment, qui bavent parfois. Ce sont des chaises qui bloquent les allées, des voix inaudibles ou trop stridentes, des grains de sable dans la mécanique fluide de la productivité. Elles sont le « mauvais » casting.

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Le chauffeur du tram déploie la rampe manuelle avec un soupir qui pourrait gonfler une montgolfière. Je le vois dans son rétroviseur. Il n’est pas méchant, il est juste « empêché ». Empêché de tenir son horaire, empêché dans sa routine. Je monte. Les passagères et passagers s’écartent avec cette bienveillance gênée, ce mélange de pitié et d’agacement poli. Je suis l’élément perturbateur du trajet de 17 h 12.
🚀 Une émancipation sous caution
C’est là tout le paradoxe. La ségrégation raciale contre laquelle Claudette s’est battue a disparu des textes : aujourd’hui, la couleur de peau ne décide plus de la place dans les transports. Mais pour les personnes handicapées, l’exclusion est devenue plus sournoise, plus technique. En 2026, on les invite gentiment à monter devant, mais le bus n’est toujours pas conçu pour elles. L’émancipation est théorique, inscrite dans les chartes et les discours RSE, mais, dans la pratique, elle reste une concession, une faveur accordée aux « bonnes » personnes handicapées, ces Rosa Parks qui ne font pas de vagues. D'esclandres.

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On attend d’elles de la gratitude pour des droits qui, paraît-il, devraient être « inaliénables ». Si elles s’énervent parce que l’ascenseur est en panne pour la dixième fois du mois, elles deviendront les aigries de service ; les militantes « chiantes ». Elles se muent en Claudette, qui crie aux policiers que c’est son droit constitutionnel de rester assise. Et le public détourne le regard, attendant une figure plus apaisée pour porter le message.

Alors, c’est peut-être ça, l’étape la plus dure d’une lutte pour les droits civiques : ce moment bâtard où l’on n’est plus tout à fait opprimé légalement, mais pas encore citoyenne ou citoyen à part entière. Ce moment où l’on doit constamment prouver sa respectabilité pour avoir le droit d’exister, ici, là-bas ou ailleurs, d’ailleurs.
🪑 La résistance immobile
Le tram redémarre, me secoue un peu. « Prochain arrêt : Pont-d’Arve. » Dehors, la cité défile, indifférente et belle dans sa grisaille. Claudette Colvin a fini sa vie aide-soignante, loin des projecteurs, pendant que Rosa Parks avait des statues. Certaines, certains diront que « c’est injuste ». Peut-être, « mais c’est l’Histoire », diront d’autres.
Nina Simone – Mississippi Goddam
Quelque 71 années se sont écoulées depuis ce 2 mars, à Montgomery ; et l'on ne sait pas très bien si les personnes handicapées auront aussi leurs statues — ni si elles en veulent vraiment, du reste. Mais, alors que le wagon tangue dans un virage, je pense à cette gamine de 15 ans qui, un jour de mars, a simplement décidé qu’elle ne bougerait pas. Une résistance par l’immobilité qui, forcément, éveille chez moi une certaine sympathie professionnelle — de tétraplégique à immobiliste, il n'y a qu’un pas… inexistant. Sauf que pour elle, c’était un choix. Et c’est précisément ce choix qui a tout fait basculer.
Peut-être que, au fond, l’inclusion véritable commencera le jour où les plus d’un milliard de personnes handicapées à travers le monde ne seront plus considérées comme des héroïnes, suffisamment pugnaces et extraordinaires pour… prendre le bus. Le jour où elles auront le droit d’être, tout simplement, des Claudette : imparfaites, bruyantes, dociles comme un barracuda et assises exactement là où elles ont envie d’être. Peut-être.
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