Du feu de Dieu

Derrière le fracas de Crans-Montana se cache la « longue urgence » des personnes survivantes. Malick Reinhard rencontre Thomas Dorsaz, 27 ans, grand brûlé à la suite d’un accident en 2023. Il raconte le handicap, la reconstruction, là où le corps devient chantier et le miroir, un étranger.

Du feu de Dieu
© Mondame Productions
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En l’honneur des 40 victimes de Crans-Montana et des 116 blessés marqués à jamais.

Évidemment, on aurait préféré que l’année démarre différemment. Plutôt que de sabrer le champagne jusqu’au bout de la nuit, on a compté les hélicoptères au-dessus de la station, comme des « démons de minuit », dans ce qui ressemblait à une mauvaise blague pyrotechnique dont seul le destin a le secret.

Alors que la fumée du Constellation finissait de noircir les étoiles valaisannes, une autre réalité, plus silencieuse celle-là, se jouait déjà dans les couloirs aseptisés des hôpitaux. C’est là, loin des flashs et des polémiques sur les normes incendie, que commence la « longue urgence » : celle qui ne fait pas la une, celle qui se mesure en centimètres carrés de peau et en années de rééducation. On les appelle les « grands brûlés ».

Illustration de style gravure représentant des sommets alpins en noir et blanc entourant le blason rouge et blanc du canton du Valais. Trois minuscules silhouettes humaines se tiennent debout sur les pics rocheux.
Gemini (Nano Banana) : "Indian ink and wash illustration, steep alpine mountain landscape in black and white with detailed hatching. In the centre, the coat of arms of the canton of Valais (vertical white and red with inverted stars) in bright colours. Tiny silhouettes of people on the peaks."

🌬️ Le silence et le froid

Pour comprendre un peu mieux ce qui attend ces personnes devenues handicapées le jour du Nouvel An, j’ai traîné mes guêtres dans la région pour rencontrer Thomas Dorsaz. À 27 ans, le garçon a l’allure d’un chevalier en cotte de mailles synthétique. Il porte un vêtement compressif 23 heures sur 24, une seconde peau en élasthanne qui le serre d’aussi près que son ombre.

Thomas est architecte, mais depuis deux ans, le chantier principal, c’est lui. Brûlé à 45 %, un dimanche estival de 2023, il a vu son corps fondre, comme une bougie mal éteinte, lors d’un banal barbecue entre potes. Un retour de flamme, et le décor a changé.

Quand il raconte l’accident, Thomas a ce détachement clinique de ceux qui ont vu l’enfer de trop près pour s’en émouvoir encore. « Je garde le souvenir d’un grand silence », glisse-t-il. Pas de cris, pas de douleur immédiate, juste une sidération absolue. Le système nerveux, en bon disjoncteur, avait tout coupé.

Plan rapproché d’un homme portant un t-shirt blanc, avec des cicatrices visibles sur la joue droite. Il présente un pansement au niveau de la clavicule ainsi qu’un bandage enveloppant sa main et son poignet droits.
Brûlé sur 45 % de son mètre 76, Thomas passe 23 heures sur 24 avec un vêtement compressif pour contenir ses œdèmes et garantir une cicatrisation efficace. – © Archive personnelle

Paradoxalement, alors que ses vêtements fusionnaient avec son épiderme, il a ressenti un froid polaire. C’est la première leçon de l’anatomie de l’horreur : quand la peau ne fait plus barrière, on ne brûle pas, on gèle. L’hypothermie vous cueille avant même que vous ayez compris que vous étiez en train de rôtir.

🪡 Coutures de chair

S’ensuit le coma artificiel, ce trou noir nécessaire pour laisser les médecins jouer aux couturiers. Thomas a dormi trois semaines pendant que son corps gonflait sous l’effet du « syndrome de fuite capillaire », une expression barbare pour dire que l’on devient une éponge humaine.

Au réveil, la soif est biblique, mais la gorge est barrée par une trachéotomie. On ne parle pas, on ne boit pas, on subit. On découvre que, pour réparer un torse ou un bras, il faut voler de la peau ailleurs. « C’est une réalité difficile à accepter : pour soigner une partie du corps, il faut en blesser une autre », résume-t-il. On déshabille Pierre — ou plutôt ses cuisses et son cuir chevelu — pour rhabiller Paul.

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C’est là que le concept d’identité prend une claque. La greffe en filet, le fameux « Mesh Graft », donne à la peau un aspect quadrillé, une texture de crocodile qui ne vous quitte plus. Mais le vrai crash-test, c’est le miroir. Thomas a mis un mois et demi avant d’oser affronter son reflet. Dans la glace, il n’a pas vu un monstre — il n’en est rien —, mais il a vu un étranger. Ce type qui lui ressemblait vaguement, mais dont les traits distinctifs avaient changé. « Je ne savais plus qui j’étais. Et je ne savais pas qui je serais dans le regard des autres. Pour eux, je devenais “un handicapé”, et cela serait marqué sur mon visage — littéralement — pour le reste de ma vie », lâche-t-il en ajustant son gant compressif.

🛣️ Un parcours en 4 étapes

01 🚨

Phase de réanimation

J0 — 2e mois

Sécurisation des fonctions vitales et réhydratation massive. Dès l'admission, une dizaine de spécialistes (physios, psys, diététiciens...) collaborent en synergie au chevet du patient. En moyenne, 1 % de surface brûlée équivaut à un jour d’hospitalisation.

02 🩻

Phase chirurgicale

J2 — 3e semaine

Excision des tissus nécrosés et couverture par greffes. Ces interventions s'enchaînent à un rythme bihebdomadaire. En cas de brûlures étendues, le recours aux cultures cellulaires (peau cultivée en laboratoire) est envisagé. Cette technique permet désormais de générer 2 600 cm² de tissu cutané à partir d'une biopsie de la taille d'un ongle.

03 💪

Phase de réadaptation

2e mois — 24e mois

Physiothérapie (kinésithérapie) intensive et port de vêtements compressifs jour et nuit (12 à 18 mois). Des chirurgies reconstructrices peuvent être programmées pour libérer les brides cicatricielles qui limitent le mouvement.

04 🌱

Phase de réhabilitation

6e mois — 3 ans+

Retour à la vie sociale et professionnelle. Un suivi psychologique soutient la réappropriation de l'image corporelle, un processus d'acceptation qui s'inscrit sur le temps long.

Alors, Thomas a fait le ménage. Radical. Il a coupé les ponts avec la dictature du beau qui régit nos vies numériques. Exit les Instagram, TikTok et consorts. C’était devenu physiquement insoutenable de scroller des kilomètres de peaux lisses, de visages symétriques et de filtres « bonne mine » quand on doit soi-même hydrater ses cicatrices plusieurs fois par jour pour éviter qu’elles ne craquent. Il s’est retiré des réseaux sociaux, comme on entre en résistance, refusant d’imposer à son nouveau visage la violence de la comparaison.

Dans ce désert numérique qu’il s’est imposé, Thomas a trouvé un autre type de connexion, plus verticale. Depuis son accident, il s’est réfugié dans la religion. Ne voyez pas là une illumination mystique de comptoir, mais plutôt une nécessité structurelle. Quand la science vous a sauvé la viande mais que le miroir vous renvoie une image cubiste, il faut bien s’accrocher à quelque chose qui dépasse l’esthétique. Une foi qui ne répare pas les tissus, certes, mais qui colmate les brèches de l’âme quand le Flammazine et la morphine ne suffisent plus.

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La reconstruction, elle, est une garce exigeante. Elle ne s’arrête pas à la sortie de l’hôpital. Il faut gérer le prurit, ces démangeaisons de l’enfer qui vous rappellent que vos nerfs repoussent, et la fatigue chronique d’un métabolisme qui tourne en surrégime pour réparer les dégâts.

🤗 Miracle d’une caresse

Depuis, Thomas a dû réapprendre à dessiner, adaptant ses outils d’architecte à des mains qui ont perdu leur dextérité d’antan, mais pas leur talent. Il a fallu retourner au bureau, affronter la gêne des collègues, ces silences pesants qu’il brise lui-même en étant factuel, presque brutal, sur son état.

Pourtant, au milieu de ce champ de ruines, des fleurs repoussent. Thomas a retrouvé une vie affective. Il a fallu que sa compagne ose poser ses mains sur cette peau cartographiée par la chaleur pour qu’il se réconcilie avec cette enveloppe. « Être touché sans appréhension m’a beaucoup aidé », avoue-t-il. Le toucher, qui était devenu synonyme de soins médicaux et de souffrance, est redevenu une source de plaisir. C’est peut-être ça, la vraie victoire : ne plus être un patient, mais redevenir un amant, un homme, un vivant.

Ed Sheeran – I See Fire

« Je ne cherche pas à être qualifié de courageux, il faut arrêter avec ça ; j’ai simplement dû m’adapter à une situation qui m’était imposée. » Aujourd’hui, Thomas ne parle pas d’acceptation — ce mot-valise pour les coachs en développement personnel — mais d’intégration. Il a intégré le feu, il a intégré les regards fuyants dans la rue, il a intégré Dieu dans son équation personnelle. Il est architecte de sa propre chair, bâtissant sur les décombres une structure qui tient debout, envers et contre tout.

On aurait préféré que l’année démarre différemment, c’est sûr. On aurait aimé éviter de rajouter des noms à la liste des grands brûlés de ce pays. Mais en regardant Thomas, on se dit que si le feu détruit tout sur son passage, il laisse parfois derrière lui des histoires et des perspectives d’une solidité à toute épreuve. Une sorte de miracle ignifugé, prêt à affronter 2026, qu’elle soit divine ou diabolique.

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Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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